Alain Lahana est le producteur - entre autres
- de nos Paul Personne et Rachid Taha nationaux ; au cours d’une
rencontre téléphonique qu’il nous a très gentiment
accordée, il a accepté de se prêter au "jeu"
de l’interview, et a répondu avec beaucoup de franchise à
nos questions…
Quel est le parcours qui vous a amené à la production
musicale ?
Le parcours qui m’a amené à la production musicale
?… Il n’y a pas vraiment eu de parcours qui m’y ait amené,
j’ai toujours été en fait là-dedans : j’ai
fait mon premier spectacle quand j’étais au foyer socio-éducatif
de mon lycée, je devais avoir une quinzaine d’années.
Et de là j’ai enchaîné du groupe local dans
lequel jouait mon frère à quelques autres groupes
locaux puis à quelques groupes nationaux avec lesquels j’ai
travaillé.
Après je suis monté à Paris pour travailler
avec divers artistes à ce moment-là, mais c’était
plus une partie on va dire "production indépendante"
; c’était la grande époque de Magma, de tous ces groupes-là,
autour des années 75-76. De là, après, j’ai
"dérapé" sur quelques internationaux, etc,
et puis voilà, de fil en aiguille, c’est comme ça
que tout s’est fait. Mais tout a été dû en fait
à des situations très liées à l’époque
- je parle de la période 75-80, où il y avait beaucoup
d’opportunités, un réseau qui n’était pas vraiment
installé, le Rock qui n’était pas du tout ce qu’il
est maintenant. Et il y avait surtout l’opportunité d’être
au bon moment au bon endroit, et de réagir comme il fallait
réagir peut-être à ce moment-là ! (Rires)
C’est très différent de ce qui se passe aujourd’hui
dans la musique, la scène de l’époque n’avait absolument
rien à voir…
Alors justement, quels sont les changements que vous avez
remarqués ?
Je sais pas, je ne veux pas paraître désabusé,
mais… À l’époque, c’était un quasi militantisme
de faire un spectacle, alors que maintenant, c’est uniquement -
dans la plupart des cas - un acte de marketing pur et simple, et
c’est pas tout à fait ça que j’ai signé au
moment où j’ai démarré ce métier, ce
qui me fait en ce moment faire certains revirements.
Quel est l’artiste qui vous a permis de vraiment vous "installer"
dans votre métier ?
Il n’y a pas un… On va dire, à l’époque, dans les
années 74-76, il y a eu un truc qui m’a bouleversé
qui était Magma, avec une passion pour pas mal de groupes
de Rock progressif. Après, la grosse rencontre, le gros virage
Rock plus dur, Rock-Blues - le trois accords, quoi - ç’a
été ma rencontre avec Paul Personne : lui, je l’ai
rencontré en 76.
C’est lui qui m’a dégagé d’une approche
peut-être un peu trop intellectuelle de la musique, trop de
notes pour peu de sensations, et d’un coup j’ai compris qu’en faire
moins ne voulait pas dire qu’on était limité artistiquement.
Parce qu’à l’époque c’était tous les trucs
MacLaughlin, Magma, etc. et c’était un trip quand même
un peu particulier ; et d’un coup une vraie simplicité pour
faire passer l’émotion, c’est quelque chose qui m’a bouleversé…
Quel regard portez-vous sur les productions musicales actuelles
en France ?
Je crois que c’est pas mal qu’il y ait quelques trucs quand même
qui commencent à se passer, qu’il y ait quelques artistes
français qui réalisent des ventes assez importantes
- que ce soit ici ou bien qu’il commencent à s’exporter.
Je trouve qu’il y a un petit truc euh… qui fait qu’il y a… je vais
pas dire une "fierté", mais moins de complexes
par rapport à une production internationale, ce qui est tout
à fait positif.
Maintenant, pour citer dans les noms, comme ça…
J’sais pas, c’est sur des trucs très différents :
hier soir - bon on ne peut pas vraiment parler d’artiste français
ou d’expression française, mais j’étais au concert
de Manu Tchao, et c’est vraiment agréable de voir que ce
mec-là peut suivre le parcours qu’il a en ce moment et se
retrouver dans une situation mondiale sans aucune compromission
à quelque moment que ce soit, et qu’il peut damer le pion
à pas mal dans n’importe quel domaine artistique. Il y a
des groupes comme Daft Punk dont on parle pas mal, il y a beaucoup
d’artistes avec qui je travaille, dont notamment Rachid Taha, pour
qui on se retrouve dans une situation dans laquelle le marché
hors France est beaucoup plus fort que le marché français
; ce qui est quand même assez agréable. Je ne sais
pas si c’est dû à l’internet, mais si on se penche
un peu à l’extérieur, on peut avoir parfois des réceptions
plus fortes que celles qu’on a sur son marché d’origine…
Quelle est votre réaction face aux phénomènes
de type Napster ?
Je suis jamais allé télécharger un truc
sur Napster, je ne suis pas un "malade" de l’ordinateur.
Je trouve très bien que les gosses ou les autres puissent
aller comme ça, gratuitement, découvrir des artistes
ou des titres. Je n’adhère pas tout à fait au principe
des maisons de disques qui leur rentrent dedans en ramenant ça
à du piratage : oui, on peut faire du piratage bien sûr,
mais quand on regarde au final à combien ça revient
de télécharger, le temps passé en ligne et
à graver le CD, on est quand même dans des prix qui
sont un petit peu élevés… Je trouve que c’est très
bien comme "teaser", parce que quand on regarde le prix
moyen d’un disque, pouvoir écouter, jeter une petite oreille
dessus avant de se jeter forcément à l’eau, c’est
peut-être pas mal et ça permet d’étendre son
champs de vision.
Pour revenir à un aspect plus "technique"
de la production, quelles sont les qualités que vous recherchez
chez un artiste, et qui font que vous avez envie de le produire
?
Pour moi, c’est son authenticité déjà, en
premier lieu ; je n’aime pas les artistes qui ont une approche opportuniste,
et de toute façon ceux-là à la base ne sont
pas forcément des artistes, mais pour moi l’intégrité
est une puissance en soi… Je ne sais pas : j’ai la chance de travailler
avec beaucoup d’artistes dont je suis fan à la base. Pour
donner des exemples, ça fait maintenant 23 ans que je travaille
avec Iggy Pop, ça fait 25 ans avec Paul (Personne, ndla),
ça fait une quinzaine d’années avec Bowie…
Ce sont dans pas mal de cas les gens qui m’ont donné
envie de faire ce métier - je parle au niveau des grands
noms internationaux ; Paul, lui, m’a fait faire une bascule en cours
de route sur un type de musique. Je trouve ça absolument
fabuleux d’avoir le bol d’être en contact avec des gens qui
ont été des pionniers et des leaders dans leur domaine
et de faire un bout de route avec eux…
En contrepartie, qu’est-ce qui vous paraît rédhibitoire
?
Ce qui me paraît rédhibitoire ? De plus en plus,
tout l’administratif qu’on a à faire autour d’un montage
de concert. C’est insupportable. La production de spectacles maintenant
entraîne une administration autour qui est totalement démesurée
et qui est l’opposé exact de ce qui doit se passer autour
d’un art, et je crois que c’est un petit peu lié à
ce qu’est devenu le marché, c’est à dire une industrie.
Là, j’arrête pratiquement la production
internationale et maintenant je passe plutôt à de la
production… oui internationale toujours, sauf qu’il s’agit d’artistes
français que j’exporte. Je travaille énormément
sur l’Asie, etc., plutôt que de faire ce que j’ai toujours
fait, parce que c’est tellement lourd administrativement que ce
n’est plus le métier que j’avais démarré… Ce
n’est plus la même chose…
J’essaie de refaire un truc ailleurs, sur un terrain
différent, et de me retrouver dans une situation de découvrir
des paramètres et de réagir à ces nouveaux
paramètres. Je trouve que c’est assez marrant d’aller monter
le premier concert qu’il y a eu en Birmanie, d’aller faire des trucs
au Viêtnam, au Cambodge, d’aller jouer en Afrique noire, d’aller
à Madagascar, faire des concerts dans tous ces endroits-là…
La perception du public y est totalement différente, pour
un artiste c’est très valorisant parce qu’il y a une vraie
réaction brute, et il y a une vraie mise à disposition
de l’artiste par rapport au spectacle, qui est différente
: il est totalement immergé dans un milieu, et le spectacle
n’a plus du tout la même importance. Il y a des "mécanismes"
sérieusement verrouillés sur son territoire d’origine
qui se relâchent au fur et à mesure que l’on s’éloigne…
Je trouve que c’est une approche très intéressante
pour avoir des relations plus poussées, à tous les
niveaux : que ce soit la relation artiste-public, artiste-producteur,
l’approche avec les structures locales qui sont souvent très
en arrière par rapport au point où nous on en est.
Et surtout un fait qui je crois est la base du spectacle, c’est
la capacité d’émerveillement naturel et brut, un vrai
truc à fleur de peau, que je ne retrouve plus forcément
dans des tournées marathon de un an, deux ans…