Jazz à Juan - 42ème édition (suite)
La seconde partie de ce "journal"
consacré au festival de jazz d'Antibes Juan-Les-Pins est
consacrée aux quatre dernières dates, c'est-à-dire
du 20 au 23 juillet. La programmation, qui se veut toujours aussi
éclectique, va voir se côtoyer des artistes aussi divers
qu'Erik Truffaz, Didier Lockwood ou Lucky Peterson. Trêve
de bavardages et place à la musique.
Samedi 20 juillet : Charles Lloyd - Lincoln
Center Jazz Orchestra with Wynton Marsalis
Après l'incartade Joe Cocker, le festival
revient au jazz par la grande porte. Deux très grands noms
partagent l'affiche d'une soirée intitulée à
juste titre "
Jazz Giants".

Charles Lloyd, saxophoniste de légende,
a notamment joué avec Herbie Hancock et a accueilli dans
les années soixante un jeune pianiste dans son groupe, Keith
Jarrett… C'est pour dire que le musicien connaît son métier.
Une formation intimiste vient le soutenir : Geri Allen au piano,
Bob Hurst à la contrebasse et Billy Hart à la batterie.
Nul besoin toutefois d'être une armada pour livrer une musique
de qualité. Ce n'est d'ailleurs pas le saxophoniste qui dira
le contraire. Un groupe uni qui se connaît bien, chacun laissant
assez de place à l'autre pour qu'il puisse s'exprimer. Le
tout donne des morceaux très aérés, ponctués
par des chorus inspirés (avec une magnifique Geri Allen se
baladant sans complexe entre jazz et classique), et une impression
de confiance totale. L'auditeur peut se laisser aller sans craintes.
Seul bémol : un set un peu court (un peu plus d'une heure).
Monsieur Lloyd n'est plus tout jeune…

Wynton Marsalis, trompettiste surdoué,
vient ce soir entouré du Lincoln Center Jazz Orchestra, big
band vivant sans doute ses heures de gloire puisqu'il connaît
un succès sans précédent. Certains diront que
la venue de Marsalis y est pour beaucoup. Si cela est indéniable,
on peut ajouter que la qualité des compositions contribue
largement à une telle popularité. Alors que la plupart
des orchestres se contentent de reprendre des standards, le Lincoln
Orchestra présente des titres originaux. Ces derniers brillent
autant par la finesse de leurs harmonies que par la qualité
des arrangements. On passe d'un jazz New Orleans à une ambiance
rappelant la musique contemporaine sans s'en apercevoir. Tantôt
émouvant, tantôt drôle et ironique, le big band
nous livre durant plus d'une heure et demie une prestation d'une
sobriété déconcertante au regard du talent
de chacun. Une leçon d'humilité…
Dimanche 21 juillet : Jean-Michel Pilc trio
- Erik Truffaz Ladyland Quartet

Les soirs se suivent mais ne se ressemblent
pas… Alors que Charles Lloyd et Wynton Marsalis nous avaient présenté
un jazz académique (sans connotation péjorative),
messieurs Pilc et Truffaz (avec jambe cassée et béquilles)
nous emmènent loin, très loin des sentiers battus.
Parler de Jean-Michel Pilc comme d'un pianiste
hors normes est à la fois vrai et quelque peu réducteur.
Les normes existent bel et bien, mais elles répondent aux
désirs du trio. Un monde semblant lorgner du côté
du free jazz mais étant cependant très structuré,
avec des mises en place réglées au millimètre.
Trio proche (d'un point de vue musical comme d'un point de vue scénique)
et soudé grâce à une connivence entre le pianiste
et ses musiciens (François Moutin à la basse et Ari
Hoenig à la batterie) qui crève les yeux, permettant
de revisiter les standards et de présenter les compositions
avec la même intensité. Tout simplement époustouflant.

Malgré la popularité croissante
d'Erik Truffaz, c'est devant une pinède à moitié
vide que le trompettiste se produit. Si les absents ont toujours
tort, ils ont surtout raté un des moments les plus forts
de ce festival. Adepte des silences bien pensés, ce descendant
d'un certain Miles s'appuie sur une formation résolument
tournée vers l'avenir. Instruments acoustiques (contrebasse
et batterie) ou électriques (guitare), tous servent une même
cause : la recherche sonore. Philippe Garcia, œuvrant d'habitude
au sein de Cosmik Connection, manie aussi bien les sampleurs et
l'hygiaphone que sa batterie, Michel Benita (b) et Manu Codjia (g)
jouent avec les effets, triturent les sons, s'approprient les machines
comme si, elles aussi, possédaient un côté organique,
voire une âme. Si l'on ajoute à tout cela la voix de
Mounir Troudi, on obtient une musique oscillant entre jazz, jungle
et dub, véritable fusion des genres. Mémorable.
Ces deux concerts sont la preuve la plus flagrante
que le jazz ne cesse d'avancer et que son avenir ne se résume
pas à des samples réutilisés par des producteurs
électro.
Lundi 22 juillet : Didier Lockwood - Bireli
Lagrène
Le voyage continue avec une soirée rendant
hommage à deux très grands noms du jazz manouche,
Stéphane Grappelli et Django Reinhart.

Le concert débute avec Didier Lockwood,
sans doute le plus célèbre violoniste français
vivant. Le musicien est bien choisi pour faire revivre le grand
Stéphane, puisque les deux hommes se sont connus. C'est donc
sans trop de problèmes qu'il nous replonge dans l'univers
du maître, mêlant lyrisme et énergie. Accompagné
de Romane à la guitare et de Marc-Michel Le Bévillon,
Lockwood livre une prestation plus qu'honnorable. Car si l'ensemble
n'est pas transcendant, le violoniste ne failli pas à sa
réputation de soliste de haut niveau, cela malgré
un son parfois à la limite du supportable. Le moment fort
de cette prestation reste sans conteste le tour du monde musical
proposé par M. Didier, allant de la musique du Moyen-Orient
au jazz Yiddish, en passant par la Chine et par le public ! Muni
d'un système HF, le musicien s'est en effet baladé
dans les allées de la pinède tout en jouant, histoire
de mettre le public dans sa poche. Pari gagné si l'on considère
q'une standing ovation est synonyme de succès (ce qui est
mon avis).
Jazz manouche encore et toujours avec Bireli
Lagrène Gipsy Project, quintet emmené par le virtuose
gitan. Ce dernier fait preuve d'une décontraction absolue,
s'amusant avec ses musiciens mais également avec le public,
n'hésitant pas à discuter le temps d'un réglage
son. Si Bireli est à l'aise sur scène, c'est surtout
parce qu'il maîtrise totalement son instrument. Il n'est d'ailleurs
pas le seul puisque les musiciens qui le suivent sur la route assurent
le show sans forcer. Célébrité oblige, Thomas
Dutronc, guitariste et fils de qui vous savez, intrigue plus que
ses acolytes. Il suffit cependant de l'entendre jouer en rythmique
ou en soliste forcé (quel sacré farceur, ce Bireli)
pour s'apercevoir qu'il est bien à sa place. Florin Niculescu,
moins connu que le jeune guitariste, n'a besoin que de son violon
pour subjuguer tout le monde. Bireli ne dit-il pas d'un air désabusé
à son sujet : "
Il est monstrueux...". Un
concert de grande qualité qui prend une autre dimension lorsque
le trio Didier Lockwood entre sur scène. Pas moins de huit
musiciens réunis pour célébrer la mémoire
de Django et de Stéphane comme il se doit. Un bœuf qui restera
dans les mémoires pour clôturer une soirée que
les deux maîtres auraient sans doute aimé voir.
Mardi 23 juillet: Boogie Boy And The Woogies
- Marva Wright & The BMW's - Lucky Peterson

Après le funk et la musique cubaine,
c'est le blues qui est à l'honneur avec pas moins de trois
artistes pour clore le festival en beauté. La programmation
chargée fait débuter le premier concert à 20H30
précises, ce qui en a surpris plus d'un. Paul Ambach, alias
Boogie Boy, commence donc avec une pinède en plein mouvement,
chacun cherchant à s'asseoir le plus rapidement possible.
Malgré des conditions qui sont loin d'être idéales,
le showman œuvre tel un vrai chauffeur de salle, à grands
renforts de : "
Are You Allright ?" et de "
Ca
va, Jouan Ley Pins ?" (avec l'accent). Chauffeur de salle
mais également champion du monde de lancer de micro (oserait-il
faire de l'ombre à Philippe Risoli ?), Boogie Boy assure
le show, même si l'ambiance ressemble parfois à un
concert de Kenny G. En dépit de cela, le groupe nous livre
prestation somme toute plus qu'honnête.

Surnommée "Queen of New-Orleans",
Marva Wright est une chanteuse qui a du coffre. Une voix puissante
qui s'élève à la gloire du blues et du gospel…
Et du disco (!). Tout se passe en effet à merveille, les
musiciens accompagnant leur reine sur des titres authentiques et
forts, jusqu'à ce que la chanteuse entame un "
I Will
Survive" à la limite de la caricature. Moi qui croyait
ce titre définitivement enterré avec la défaite
des bleus en Corée, j'ai vite déchanté ! Mis
à part cette énorme faute de goût, force est
de constater que Marva Wright sait enflammer un public, descendant
de la scène pour chanter au milieu des spectateurs, organisant
des jeux musicaux afin que tout le monde participe… Elle ne recule
devant rien pour conquérir le public. Ce dernier le lui rend
bien en l'ovationnant lors de son rappel.

C'est donc chauds que les spectateurs ont
accueilli les musiciens de Lucky Peterson. Un morceau pour se délier
les doigts et pour préparer l'entrée de la star du
soir. Celui-ci s'installe d'abord sur l'orgue Hammond avant de prendre
la guitare et le micro. Le groupe nous livre un blues énergique,
tantôt soul, tantôt roots, mais toujours empreint de
la même rage. Lucky a décidé de faire bouger
tout le monde, et personne ne semble pouvoir l'en empêcher.
Solos incisifs sur scène et dans le public, rythmiques appuyées
et voix rêche sont autant d'ingrédients qui font la
force et le charme du musicien. La soirée tourne à
la réunion de famille lorsque James Peterson, père
de Lucky, investit la scène. Ce dernier prouve que les effets
de l'âge ne peuvent rien contre un homme qui s'est mis en
tête d'assurer le spectacle. A la manière du fils,
il descend dans les rangs du public pour faire partager ses solos
à toute l'assemblée. Deux générations
de musiciens survoltés mettent le feu à la scène
de la pinède… Il ne faudra pas moins d'un an pour réparer
les dégâts !
Un festival qui se termine donc en beauté
et qui a permis à tout amateur de jazz et d'autres styles
de trouver son bonheur. On souhaite un programme aussi alléchant
pour l'année prochaine !