Petite réflexion sur le phénomène
« Star Academy »
à l’occasion de la troisième saison…
Déjà la troisième « rentrée
» de la fameuse Star Academy… Que le temps passe vite ! Personnellement,
je n’ai encore pas eu assez de temps de me remettre du matraquage
de la première saison, sans parler de la deuxième
! Mais je n’ai pas l’intention de me lancer dans une harangue anti-télé-réalité
ni « anti-star’ac », ni de jeter la pierre en prenant
ça et là les (nombreux) défauts et travers
d’une telle approche de l’activité artistique à visée
de professionnalisme. Je tiens juste à livrer une brève
réflexion qui se veut « de fond », en espérant
que ce pseudo recul d’un peu plus de deux ans y aura apporté
quelque objectivité.
De la notion de « Star »
Qu’entend-on par le mot « Star » ? Une star
est un personnage célèbre, mais pas seulement
: cette condition n’est pas suffisante, et l’on aurait du mal à
nommer « star » Moïse, Galilée, Voltaire,
Newton, Pasteur, Staline, Einstein, etc.
Une star est une personne célèbre qui attire
les foules : Jésus, la Joconde et Hitler (malheureusement,
pour le dernier) aussi. Difficile pourtant de les considérer
comme des « stars ».
Une star est une personne célèbre, qui attire
les foules, et qui plus est, elle est riche : Bill Gates
est également célèbre, riche, et attire tout
autant les foules (directement et indirectement) : pas une star
pourtant.
Une star est une personne célèbre, riche,
attirant les foules, et ayant un ou plusieurs grands talents artistiques.
Ah ! Nous voilà sur une définition qui semble déjà
plus sélective et qui peut moins facilement être prise
en défaut. C’est donc celle-ci (bien qu’on puisse toujours
la parfaire) que je retiendrai pour la suite.
Une star est donc quelqu’un qui réunit (au moins) ces
quatre caractéristiques, et - ce qui pourrait devenir un
cinquième critère distinctif - qui arrive à
en jouir, au moins un peu, de son vivant : la « staritude
» est un statut social, la star est consacrée de son
vivant, sinon ce n’est pas (plus) vraiment une star, même
si la mort (de préférence en pleine gloire) peut renforcer
ce statut - on pensera à Édith Piaf, Marilyn Monroe,
Jim Morrison, etc.
De la notion du « devenir Star »
La définition retenue se pose bien évidemment en
fonction du regard sociologique de la star, car par définition,
une star est star aux yeux de ses pairs et du public, et
pas (uniquement) aux siens. Cela dit, le statut de star a des implications
intrinsèques, en termes de devenir tout autant qu’en termes
de « maintien », de « stabilisation » à
ce rang.
Comment la star devient-elle riche ? En devenant célèbre
et en attirant les foules. Comment la star devient-elle célèbre
et attire-t-elle les foules ? En dévoilant son ou ses grands
talents artistiques. De là viennent deux nouvelles questions
: comment la star parvient-elle à dévoiler ses talents,
et d’où/de quoi proviennent ces derniers ?
La première trouve sa solution dans le monde professionnel
des arts, car une notoriété de star ne peut s’acquérir
que par des systèmes déjà en place, très
amples et bien implantés, rodés et performants, systèmes
très structurés qui incluent des personnalités
artistiques mais également « économiques »
à même de porter un jugement fiable sur lesdits talents
et aussi sur la « viabilité/rentabilité »
d’un « projet artiste » : à savoir, les productions,
les managements, etc. La star doit savoir se montrer aux
bonnes personnes, qui à leur tour sauront la révéler
aux yeux et aux oreilles du public. Et le facteur chance n’est pas
étranger à la « staritude », j’y reviendrai.
Pour la question relative directement au (aux) talent(s) de la
star, elle relève de plusieurs éléments, très
disparates et très délicats à isoler. On y
trouve pêle-mêle : des « dons » et inclinations
particuliers, propres à la personne (aspect physique, organe
vocal, caractère, charisme, etc.), des événements
extérieurs (milieu familial, rencontres décisives
- directes ou indirectes - sur le plan artistique, etc.),
et surtout, beaucoup de travail. Car, intrinsèquement, la
star est une bosseuse, elle a même tendance à se consumer
dans le travail, ce qui nuit bien souvent au bon déroulement
de sa vie privée.
La star, en tant que phénomène « individu
», se construit donc par un mélange d’aptitudes, de
chance (les « rencontres ») et de travail, mélange
qui induit (toujours avec un fort facteur chance) les événements
et éléments qui rentrent dans la définition
développée précédemment.
Du facteur « chance »
Cet élément « déterminant »
est présent à chaque étape. Même si,
dans certains cas, il peut prendre moins d’importance que dans d’autres
(mais, là, cela dépend aussi de l’angle de vue). Pour
faire bref la « chance » de la star se manifeste en
différents points du temps et lui permette d’accéder
à son statut : chance d’avoir un « don » (ou
plusieurs) particulier, chance de pouvoir s’en rendre compte, chance
de pouvoir l’exploiter et l’entretenir un minimum au départ,
chance d’arriver à le faire reconnaître à son
entourage, chance de le faire reconnaître à ceux qui
pourront le lui faire développer et maîtriser en vue
de devenir professionnel en premier lieu puis de lui monter les
marches de l’escalier de la célébrité ensuite,
chance que ce que la star a à offrir trouve une résonance
chez un (LE) public, etc.
Soit toute un série de « chances » ponctuelles
qui, enchaînées, lui permettront de devenir star. Mais
bien évidemment, les chances se calculent, s’anticipent et
elles se gèrent. D’où l’intérêt d’être
bien entourée et d’être dur à la tâche.
De la notion de « Star Academy
» ou « d’usine à stars »
Partant de toutes ces considérations, il semble logique
voire souhaitable d’offrir aux talents en germe un maximum de chance
de concrétiser leur désir. Mais la question est, en
définitive : « Est-il véritablement possible
de "construire" une star ? »… C’est au départ
un souci tout américain que cette problématique de
la star. « Star » est un terme anglais, introduit par
les aux Etats-Unis pour évoquer certains de ces artistes
hyper talentueux et hyper plébiscités - et qui en
général se posaient tout à la fois comme excellents
acteurs, danseurs, chanteurs, bêtes de scène, etc.
Car n’oublions pas que la star doit remplir au moins les quatre
critères que j’évoquais : célébrité,
richesse, mouvement de foules, talent(s), et que tout ceci se travaille.
Mais, pour prendre des exemples dans le milieu du cinéma,
qu’est-ce qui différencie par exemple un Gary Sinise (excellent
second couteau) d’un Bruce Willis (une vraie tête d’affiche)
? Certains critiques n’hésitent pas à parler de «
facteur X », ce petit quelque chose, cet espèce de
charisme indéterminable qui fait que le second attire les
spectateurs sur son seul nom (il est une star), alors que le premier
est juste, finalement, un très bon acteur, reconnu, mais
pas une star au sens plein du terme…
Ceci ne se fabrique pas, ou en tout cas, on ne sait pas encore
le fabriquer. Qu’ont donc trouvé les « inventeurs »
de la Star Academy pour palier cette incapacité
et tenter tant bien que mal de générer des stars ?
Première idée : jouer sur le capital
sympathie du public envers les futures stars en prenant véritablement
des « inconnus ». Si l’on regarde attentivement la liste
de tous les candidats retenus, l’on ne trouve aucun jeune artiste
qui ait déjà tenté de faire un bout de chemin
professionnel par lui-même, ni qui ait éventuellement
déjà réalisé quelque chose dans une
démarche professionnelle, alors que, on le sait bien, notre
beau pays regorge de talents divers et variés qui peinent
à émerger aux yeux du public national. Non, il vaut
mieux prendre des inconnus complets, car le spectateur lambda pourra
mieux s’y identifier, voire fantasmer sur ses propres talents et
désirs…
Deuxième idée : jouer sur le capital
sympathie du public envers les futures stars en les montrant en
situation de « devenir star », en montrant leurs difficultés,
leurs faiblesses, leurs doutes, leurs turpitudes même, et
bien souvent, leurs habits par terre, leurs ronflements à
4 heures du matin, leurs tentatives de flirt plus ou moins abouties
et j’en passe… Bref, surfant sur une sympathie déjà
ancienne pour les apprentis artistes (émergée à
la sortie du film « Fame » d’Alan Parker, suivi par
la série du même nom), la « Star’Ac » cherche
à créer artificiellement un « facteur X »
permettant d’accrocher le public à des personnages qui, malgré
leur valeur intrinsèque, ne « perceraient » peut-être
jamais véritablement…
De la notion du «Star » revisitée
Finalement, l’on assiste à un renversement assez spectaculaire,
dû à l’époque sans doute, et à la télé-réalité
avec certitude. La Star’Ac inverse la tendance, la notion même
de « star » !!! En effet, dans la mesure où ce
facteur X n’est pas injectable à la demande, elle contourne
le problème, et du coup, change la signification du mot star
sans que l’on s’en rende vraiment compte à première
vue - et c’est certainement ce qui dérange sans que l’on
sache pourquoi.
Par définition, la star est quelqu’un d’admirable et d’admiré,
que le public, dans sa majorité, reconnaît comme inimitable,
voire comme « intouchable » dans sa partie… Bref : quelqu’un
qu’on pose comme modèle tout en sachant qu’on n’a pour ainsi
dire aucune chance de lui arriver à la cheville (c’est bien
pour ça, aussi, qu’on l’admire autant : l’on n’admire pas
quelqu’un qui ne nous dépasse pas). Mais là, dans
la Star’Ac, la star en devenir est quelqu’un de tout à fait
normal, et ce n’est plus le résultat qu’on nous donne à
admirer mais le devenir, le rêve que finalement c’est peut-être
possible pour tout le monde… C’est un peu comme si l’on demandait
au public d’aimer une pièce en fonction des répétitions
et de ce qui se passe dans les coulisses…
Eh bien moi, je dis non. Car même si les événements
qui entourent la naissance d’un artiste et d’une œuvre ne sont pas
de peu d’importance, c’est tout de même le résultat
qui prévaut. Beethoven n’est pas un génie de la musique
parce qu’il a composé la grande majorité de son œuvre
en étant quasiment complètement sourd, mais parce
qu’il a réellement produit des chefs d’œuvre. Sa surdité
en rajoute à sa compétence musicale et à son
génie, mais le résultat en artistique en lui-même
justifie son aura. On est loin, très loin de ça dans
le cas de la Star Academy…
Je pense au « Grand Petit Conservatoire de Mireille »,
où cette exceptionnelle musicienne (et pédagogue,
en fin de compte) a su montrer que l’on pouvait, comme pour la comédie
par exemple, enseigner la variété. Les artistes arrivaient
avec quelque chose à eux, qu’ils avaient travaillé
avec leurs tripes, leur talent propre, et Mireille tâchait
de les faire accoucher du meilleur en s’adonnant à une savante
maïeutique non dénuée d’humour. Aujourd’hui,
la Star’Ac cherche à faire rentrer dans un moule galvaudé
et surtout déformé de « star » des apprentis
artistes qui, si l’on observe attentivement leur dire et leurs réactions,
sentent bien, dans le fond, que ça ne leur correspond pas.
C’est une grande machine, une espèce d’usine, avec beaucoup
de frous-frous, de poudre aux yeux. En tant qu’artiste-interprète
(si c’était le cas), je sais que j’apprécierais beaucoup
d’avoir l’opportunité de chanter avec un Johnny Hallyday
ou un Lionel Richie, mais à la réflexion, si ça
devait avoir lieu, je préférerais que cela arrive
après une sollicitation particulière (venant de moi,
ou mieux, de lui !), car cela pourrait signifier que mon talent
est reconnu par lui. Là, c’est moins qu’une master-class,
c’est un passage télé. Une occasion de faire quelque
chose d’inédit et d’unique, mais sur la base d’un «
marché » publicitaro-commercial, et non d’une connivence
artistique réelle. C’est du rapiécé machine,
sans fondements valables. Ce n’est plus le public qui choisit, en
réalité : il ne fait que cocher des cases déjà
pré-cochées pour lui, et sans s’en rendre compte qui
plus est. Et là ; je me rends compte que je contreviens à
mon intention initiale qui était de ne pas jeter la pierre
sur la Star Academy…
Conclusion : les concepts évoluent, c’est un fait.
Mais certaines choses méritent de garder le mystère,
et les tenants et les aboutissants d’une œuvre ne devraient pas
prendre le dessus sur le résultat lui-même, ce qui
pourtant est en train de se produire depuis quelques temps. Le travail
sur une œuvre n’est pas l’œuvre elle-même, et ne la remplacera
jamais. Entendre des apprentis reprendre des tubes variété
en les massacrant un peu au passage n’a rien, à mon sens,
d’intéressant ni de valorisant pour eux. Il serait peut-être
temps que la Star’Ac recrute également des compositeurs,
qu’on ait au moins droit à du nouveau, à défaut
d’avoir de l’abouti. C’est un souhait, sincère, mais je doute
qu’il soit jamais exaucé…