Patrick Rondat: j'ai la guitare qui déménage
Le guitariste français Patrick Rondat touche les sommets,
après ses concerts avec Jean-Michel Jarre et le G3 de Joe
Satriani. Le passionnant "On the Edge", dernier album
solo en date de Rondat version hard-rock instrumental, a accueilli
le violoniste Didier Lockwood et le pianiste Michel Petrucciani,
dont ce fut l'ultime enregistrement. Le six-cordiste a intégré
en parallèle la formation hollandaise de métal Elegy,
qui vient de sortir un CD.
Ajoutez ses concerts avec Tony Mc Alpine ou des membres de Toto,
ses enregistrements avec le groupe Consortium Project, sa brillante
adaptation de Vivaldi en électrique, ses premières
parties de Blue Oyster Cult, Metallica et AC/DC ou Gary Moore. N'en
jetez plus! Avec une sincérité et une intelligence
qui détonnent dans le music-business, le néo-quadragénaire
explique pourquoi il ne veut pas "faire des choses à
la mode donc démodables". Et s'interroge sur le rôle
des médias et du web dans la diffusion de la culture.
Interview de Patrick Rondat réalisée
le 13 novembre 2000.
Q: Dès tes débuts, tu as collaboré avec
des musiciens extérieurs au hard-orck. C'était une
volonté ou une nécessité?
Même si j'ai joué avec des gens qui ne sont pas dans
le milieu du hard, ça n'a jamais été pour des
raisons économiques, sinon j'aurais stoppé. L'intérêt
c'est d'évoluer, d'avoir de nouvelle inspirations, de rencontrer
et puis d'apprendre. Quand tu joues comme moi depuis pas mal d'années,
tu as toujours besoin de choses nouvelles. Cela dit, je reste dans
le métal à 80% de mon temps.
Si on excepte le fait que j'ai joué avec Jean-Michel Jarre
ou les invités comme Petrucciani ou Lockwood, ça reste
relativement marginal dans le métal, parce que c'est instrumental
et guitaristique. En même temps, c'est ce qui fait que des
gens peuvent se retrouver dedans même si ce ne sont pas des
gens issus de ce type de musique.
Q: Depuis combien de temps es-tu pro, c'est-à-dire
que tu gagnes ta vie avec ta musique?
Depuis 1987/88. Dès le départ j'étais pro mais
il y avait une bonne part de l'enseignement. Cela devient viable
depuis cinq ou six ans où je vis de ce que je fais musicalement.
Q: Parmi ceux avec qui tu as travaillé, qui t'as le
plus marqué ou appris?
Je considère plus que c'est un escalier assez long avec des
marches de plus ou moins grande taille. Il n'y a rien qui change
ta vie d'un coup. Quand j'ai bossé avec Jarre, j'ai appris
pas mal de choses sur d'autres types de musiques, j'ai appris à
jouer sur de très grandes scènes, à faire des
morceaux sans batterie permanente.
Après c'est une suite d'événements. J'ai tourné
avec Satriani, ça a été aussi une expérience.
C'est évident que de jouer avec des gens de ce niveau là
t'apporte quelque chose dans la façon de te préparer
pour aller sur scène, de te présenter sur scène,
de choisir les morceaux, de gérer un spectacle sur la longueur,
de comment tu vas faire intervenir tel ou tel morceau, à
quel moment, etc. Ce sont des choses qui font partie de l'expérience
et que tu apprends avec le temps.
J'ai fait aussi des premières parties de groupes, ça
t'apportes un autre élément. Tu es plus dans l'urgence,
tu es moins bien traité, tu as de moins bonnes conditions,
tu n'as pas forcément un public qui te connais en face.
C'est tout cela qui fait la différence. Quand tu commences
un instrument, tu travailles beaucoup la technique. Et même
si je travaille toujours énormément, le gros de la
technique s'acquiert entre 5 et 10 ans. Le reste de ta vie, c'est
d'essayer de faire de la musique avec et de gérer de mieux
en mieux les éléments que tu possèdes.
Q: Quel liberté avais-tu en tant que guitariste de
Jarre?
C'est quelqu'un avec qui j'ai énormément apprécié
de travailler. J'avais une liberté totale. Quand je dis "une
liberté totale", c'est évidement dans le respect
du style d'une personne. On ne te demande pas de jouer quelque chose
à la note près.
Comme je fais à côté des albums solos, je ne
cherche pas forcément en allant avec quelqu'un une liberté
à 100%. Je cherche un endroit où je peux m'exprimer
et en même temps un cadre différent qui me permet aussi
d'évoluer.
Jarre me faisait écouter ce qu'il avait envie de faire, il
me laissait faire des essais chez moi ou chez lui au studio. Ensuite,
il faisait un tri en me disant "j'ai préféré
ce que tu as fait là, ça j'aime pas, ça c'était
pas mal, essaies de creuser dans ce sens là", donc en
me donnant des directions. Mais la première des choses qu'il
faisait, c'était de me laisser libre. Ensuite, en fonction
de ce qu'il pensait être le mieux pour le morceau, il m'aiguillait.
Mais ce n'était jamais d'entrée de jeu, ce que je
pense être un procédé intéressant et
intelligent.
Q: Comment s'était passé le G3? Comment t'es-tu
retrouvé dedans?
C'était une longue histoire. J'avais rencontré Satriani
en 1993 pour un magazine. Il n'y avait rien eu qui en était
sorti mais c'était une prise de contact. Ensuite, Satriani
a voulu remonter une deuxième tournée (du G3), à
l'époque de son album "Crystal Planet". Il voulait
des Européen sur cette tournée. Il a contacté
chaque promoteur de chaque pays et il s'est trouvé que la
personne qui le fait tourner en France connaissait mon tourneur.
On m'a demandé de faire parvenir un CD et une press-book,
qui ont été envoyé à Satriani et j'ai
été sélectionné.
Q: Tu as fait des concerts seulement en France avec le G3.
Ce n'est pas un regret?
C'est évidement un regret dans le sens où mes albums
étaient distribués en Europe et où j'ai eu
de la presse en Europe. Là, je suis dans un groupe de métal
hollandais, Elegy, donc j'essaie d'aller un petit peu à l'étranger.
Cela a été une petite déception mais c'est
toujours pareil: on te donnes un truc, tu entrevois autre chose,
on va te dire "l'Europe", tu vas dire "pourquoi pas
les États-Unis?" En même temps, on m'aurait dit,
il y a quelques années, que je ferais quinze dates avec Satriani
en France, j'aurais été très content.
Q: Petrucciani et Lockwood: comment les as-tu rencontrés
et comment les as-tu convaincus de venir jouer sur un album qui
est relativement hard?
C'est clair mais c'était l'intérêt. J'avais
joué avec le frère de Didier Lockwood sur mon premier
album en 1989. J'avais croisé Didier deux ou trois fois à
cette époque. Ensuite, le violon fait des instruments dont
je trouve qu'il se mélange très très bien (avec
la guitare). C'est d'ailleurs un truc que j'ai envie de renouveler,
avec lui ou avec quelqu'un d'autre, je ne sais pas encore. Cela
s'est fait relativement naturellement. On avait la même maison
de disques. Il s'est rappelé de moi, il m'a dit oui sans
problème.
Michel Petrucciani, ça a été un peu différent:
je l'ai rencontré pour la première fois au concert
de Jarre en 1995 à la tour Eiffel -j'avais d'ailleurs joué
là pour la première fois le presto de "L'Été"
de Vivaldi. Il est venu me voir à la fin du concert pour
me féliciter et ça m'a touché. Déjà
c'est un musicien extraordinaire. Et de par son handicap, quand
tu vois la scène, la taille des loges -si on peut appeler
ça des loges, c'est carrément une ville- que cette
personne fasse l'effort de se déplacer pour te voir... c'est
d'autant plus touchant et ça m'a vraiment fait plaisir.
Mon album est ensuite sorti chez Dreyfus -la même maison de
disque que Michel Petrucciani. J'ai rencontré le patron de
Dreyfus qui m'a dit: tiens, Petrucciani, quand il a vu ton album,
il m'en a pris un, il adore, il arrête pas de m'en parler.
Au début je me suis dit: "C'est un truc de politesse,
de show-business". Et un jour où j'avais un rendez-vous
là-bas, il m'a attendu pour me le faire signer. Ce qui m'a
a nouveau touché. Quand le moment est venu de faire un nouvel
album, je l'ai croisé, je lui ai carrément demandé,
je me suis dit: "S'il aime vraiment bien, pourquoi ne viendrait-il
pas?" Il m'a dit "oui" tout de suite, avec vraiment
beaucoup de joie et de motivation.
Au départ on devait travailler sur plus de choses. On devait
faire deux titres ensemble, on devait les écrire ensemble.
Et puis son planning, ses problèmes de santé... Moi
je suis parti à l'époque avec le G3, j'ai enregistré
l'album juste après, c'était un peu speed. On a réussi
à bloquer seulement quelques heures avant la fin de l'enregistrement,
avant qu'il reparte en tournée.
Il est venu, il a improvisé trois solos et on a gardé
le meilleur. Bien que les trois étaient biens mais il a fallu
choisir.
Pour moi, ce qui était important et qui l'est encore plus
maintenant qu'il est décédé, c'est d'avoir
un témoignage de lui dans autre chose et aussi parce qu'il
aimait le rock. Un de ses rêves était de jouer avec
Jeff Beck; il adore les Queen. Son père étant guitariste,
il avait aussi une passion pour ce genre de musique. C'est vrai
qu'on ne le sait pas tellement.
Cela m'a fait plaisir qu'il vienne et d'avoir un témoignage,
aussi bien pour lui que pour moi, de lui dans autre chose. Mon regret,
c'est que ça montre des horizons que j'aurais bien aimé
exploiter et qu'on ne pourra jamais faire.
Q: Y a-t-il des artistes en particulier que tu aimerais bien
inviter sur album, avec qui tu aimerais travailler?
Dans les violonistes, il y en a un autre, c'est Jean-Luc Ponty,
que j'adore vraiment. Il y a des gens que j'aimerais bien inviter,
pas forcément des instrumentistes. Des voix notamment. Je
suis en train de contacter des gens. Je ne cherche pas un chanteur
pour mes projets solos mais par contre d'intégrer une voix
sur un passage.
Q: Pourquoi as-tu intégré un groupe? Marre des
albums solos?
Cela s'est fait progressivement. Ce sont des gens que j'ai rencontrés
à l'occasion d'un projet où j'avais participé
en invité, avec le chanteur, qui s'appelait le Consortium
Project. On début, on avait fait ça pour se faire
plaisir.
Quand tu as fait dix ans d'albums solos, à part quelques
petits projets parallèles, tu en as non pas marre mais tu
as besoin de voir ailleurs. Il peut y avoir une lassitude. En plus,
quand c'est ton propre projet, ça veut dire que tu écris
tous les morceaux, tu fais les arrangements, tu es en contact avec
la maison de disques, avec le tourneur. C'est un peu à toi
de tirer la charrette. Cela demande, hors la musique beaucoup, beaucoup
d'énergie.
Il se trouve que le guitariste d'Elegy a quitté le groupe.
Ils envisageaient de faire un truc à deux guitares et puis
il a laissé tomber le groupe deux jours avant d'entrer en
studio. Donc je me suis retrouvé dans une situation un petit
peu d'urgence. J'ai dû apprendre tous les morceaux de l'album
d'Elegy et faire toutes les guitares. C'est un truc qui me plaît
bien, c'est un bon groupe, ce sont des mecs sympas. On envisage
de tourner, de refaire un album ensemble. En fait, maintenant, mon
but est d'alterner un album avec Elegy et un album solo.
Q: Tu as l'impression qu'il est plus difficile de s'imposer
quand on fait de l'instrumental?
Ce serait injuste dire cela. C'est vrai et en même temps,
j'ai été distribué au Japon, en Europe, j'ai
rencontré Elegy grâce à mes albums solos. Je
ne peux pas dire que ça a été un handicap.
Si je considère l'époque où j'ai commencé
à faire du métal sur la scène française,
en 1989, et si on prend des gens qui étaient avec moi à
cette époque là, je dois être un des seuls qui
restent. Si on excepte Trust, qui était là encore
avant.
C'est difficile, oui, mais la musique l'est en générale
à partir du moment où tu ne veux pas faire un truc
commercial, ou que tu n'es pas dans une mouvance à la mode
au bon moment. Je ne vais pas me mettre à faire de la techno
parce qu'il faut en faire, même s'il y a des éléments
intéressants. Je ne vais pas me mettre à faire du
hip-hop, parce que ça ne m'intéresse pas.
Q: Quelles musiques écoutes-tu?
En hard, j'écoute pas mal de choses. Cela va du métal
extrême au métal progressif. Il y a tout ce qui est
retour du métal un peu néo-classique des années
1980-90. J'écoute un peu tout ça, même le gothique,
un peu tout ce qui sort. Même ce qui est mélange avec
des machines, genre Prodigy. Je ne veux pas dire que j'aime tout.
En dehors de cette famille musicale, j'écoute du jazz-rock,
du jazz. J'adore plein de gens comme McLaughlin, Pat Metheny. J'écoute
évidement du classique aussi, mais plus à titre d'influence.
C'est relativement large en fait. Et aussi des groupes genre Simple
Minds, un peu pop au sens large, U2, etc.
Q: Tes albums solos sont-ils accessibles à des non
instrumentistes?
Je pense que oui, mais ça ne signifie pas que c'est accessible
à tout le monde. Cela ne veut pas dire que c'est élitiste.
Les gens qui aiment la musique,la guitare, peuvent aimer les albums.
Maintenant, est-ce que la ménagère de plus de 50 ans
peut apprécier, je ne pense pas et quelque part je m'en fous.
Quand je dis "je m'en fous", ce n'est pas un manque de
respect mais ce n'est pas mon but.
Je pense que des gens qui aiment la guitare -pas forcément
des guitaristes, des gens qui apprécient l'instrument- et
la musique en général, qui aiment la musique instrumentale
avec évidement du hard-rock dedans -mais on retrouve aussi
des racines progressif, néo-classique, des influences assez
diverses- peuvent se retrouver dedans, bien sûr.
Plus tu développes un langage sophistiqué, moins tu
touches de gens. C'est logique. C'est comme si tu parles l'anglais:
tu parles avec plus de gens que si tu parles un dialecte de la Papouasie.
Il faut faire des choix. Mon but n'est pas de toucher un maximum
de gens, c'est de faire des choses qui me touchent, qui me correspondent,
que j'ai envie de laisser.
Ce n'est pas une mégalomanie spécifique mais je n'ai
pas envie de laisser derrière moi des albums ridicules même
s'ils ont vendu, ça ne m'intéresse pas. Ils ont des
défauts, tout n'est pas parfait mais ce sont des albums honnêtes,
sincères. J'espère qu'en mettant autant d'années,
de travail, d'acharnement et de passion, ça doit être
quelque à part dans la musique et ça doit s'entendre
-peut-être que je me plante. Je ne veux pas faire des choses
à la mode donc démodables.
J'essaie que ce soit à la fois avec une quête de perfection
et qu' quand les choses sont bien mais avec des petits trucs, je
laisse. C'est important. Le truc que j'essaie d'avoir le plus, c'est
l'équilibre entre les différents éléments.
D'avoir des choses techniques mais pas tout le temps, d'avoir des
choses mélodiques mais pas jusqu'à un point où
ça devient évident comme mélodie histoire de
plaire.
Ce qui est intéressant, sur le Net, à l'heure actuelle,
même si tout n'est pas rose et s'il y a des problèmes,
c'est d'avoir un contre-pouvoir par rapport aux médias qui,
à mon avis, ne jouent plus du tout leur rôle. Même
s'ils n'ont pas un rôle culturel à la base.
Si on donne tout le temps aux gens ce qu'ils veulent, ils n'évoluent
pas. On a aussi des cotés négatifs dans l'être
humain et si on ne fait que les flatter, on tire les gens vers le
bas. Pour avancer, il faut aussi avoir des contraintes. Quand tu
élèves des enfants, dire "oui" à
tout, ce n'est pas les élever et leur apprendre des choses.
En musique c'est pareil. Ce n'est pas parce que ce n'est pas simple
d'écoute au premier abord qu'il faut passer à autre
chose. La télé et la radio, en ce moment, passent
leur temps à brosser les gens dans le sens du poil, à
leur montrer deux femmes à poil avec un truc de fesse, à
leur faire espérer de gagner du blé. Alors je ne prône
pas des médias à tout prix culturels qui imposent
des trucs incroyables aux gens mais je pense qu'il y a des choses
à faire, et des choses que les gens ne connaissent pas et
ne connaîtront jamais, parce qu'ils établissent leurs
connaissances uniquement par les médias.
Je pense notamment aux mômes et je me dis: les gosses qui
ont 7, 8, 9, 10, 12 ans et qui sont devant M6, MCM ou d'autres toutes
la journée, ils ne vont rien connaître de la musique.
Je n'ai rien contre Jennifer Lopez et Ricky Martin mais ça
ne peut pas être suffisant pour faire une culture musicale,
même si c'est normal que ça existe. Le poids des médias
est tellement lourd que c'est dur. Tu as des gosses qui sont là
devant la télé, on leur sert des pubs sur les disques,
sur les jouets, on ne les lâche pas.
Quand j'étais môme, la radio, c'était pour les
parents. Et nous c'était des disques qu'on se passait, par
connaissances. Maintenant, tu as une telle pression médiatique
que c'est de plus en plus dur d'avoir cette démarche de recherche.
Il y en a qui l'ont et c'est vrai que le web va servir un petit
peu à cela. Maintenant, il va falloir se bouger parce que
l'on va vers tellement d'uniformisation que ça me fait un
peu peur. Je n'ai pas envie de vivre dans un monde où tout
le monde est fringué pareil, écoute pareil, a les
mêmes réactions au même endroit. Et si tu fais
100 bornes ou 500 bornes, tu retrouves les mêmes magasins
aux mêmes endroits... je ne sais pas vers quoi on va mais
ça ne me plaît pas.
Q: Tu surfes beaucoup?
Au début, j'étais principalement intéressé
par les e-mails dus à mon travail. Pour les musiciens internationaux,
ça reste un moyen intéressant. Il y a des choses intéressantes,
des gens genre Attac, des associations qui essaient de se battre
un peu contre certaines formes de standardisation.
Mais bon, j'ai d'autres hobbies dans la vie. Je suis intéressé
par les vieilles voitures américaines, pour trouver des pièces...
De tout ce que tu peux espérer, il y en a une bonne part
que tu peux trouver de chez toi et c'est un élément
nouveau.
Le problème, c'est qu'il y aura sans doute une traçabilité
quelque part de ces habitudes, de tes intérêts, de
tes connections et qu'on se retrouvera un jour avec un régime
totalitaire... on pourrait ficher les gens et savoir ce qu'ils ont
fait.
Mais il est évident que c'est un bel outil. Lors de le dernière
tournée avec le Consortium Project, on a joué à
Paris, puis à Lyon. On était en Belgique trois jours
plus tard. Les mecs en Belgique nous on dit: "Ah! ouais, vous
jouez ça comme premier morceau... Il paraît qu'il y
a un solo de basse."
Avant, quand tu faisais une tournée, les gens lisaient les
chroniques et se disaient: "c'est con, j'aurais pu y aller,
ça avait l'air bien". Là, c'est en temps réel
et les gens qui n'était pas tentés, en lisant des
chroniques sur le net, peuvent avoir envie de venir à un
concert en cours de tournée.
Q: Lequel de tes albums conseillerais-tu pour faire découvrir
ta musique?
Je dirais le morceau "Amphibia" (ndj: un titre de 28 mn
figurant sur l'album du même nom, sorti en 1996). Pas parce
que c'est le plus long mais parce que, quelque part, c'est ce qui
me correspond le plus.
Q: Tu as fait des concert à toutes les échelles
(ndj: Rondat a ouvert pour Blue Oyster Cult, AC/DC, les Monsters
of Rock, Gary Moore, a participé au G3, mais a aussi fait
une tournée... des Fnac!). Qu'est-ce qui te plait le plus?
C'est difficile de faire un choix, entre des grosses scènes
et des petites. Je ne peux pas dire que j'ai eu plus ou moins de
plaisir. C'est différent dans la réaction des gens,
dans ta propre réaction, dans ta façon de jouer.
C'est évident que quand tu joues avec Jarre et qu'il y a
800000 personnes devant, ça te fais quelque chose. Le G3,
quand Satriani t'appelle pour jouer avec lui et que tu as une ovation
du public... Quand je suis venu à Paris, il n'avait pas fini
de me présenter et les gens avaient déjà gueulé
parce qu'ils savaient que c'était moi... ça m'a touché
énormément, de me sentir soutenu... On me dirait:
tu ne feras plus jamais de stade dans ta vie sur scène, je
n'en aurais pas de tristesse particulière. Bon, si demain
Jarre m'appelle pour faire un grand spectacle, je serais content
de le faire...
Tu ne peux pas, en tant que musicien, attacher trop d'importance
à cela. De toutes façons, toute ta vie, ça
va monter, ça va descendre, et il y a même plus de
chances que ça finisse par descendre que monter. Il vaut
mieux prendre les choses comme elles viennent. Je suis assez fataliste.
Au début, je ne pensais faire qu'un album et puis j'en ai
fait plus, j'ai joué avec plein de gens. Quand j'ai commencé,
on m'aurait dit ce que j'allais faire, je ne l'aurais pas cru. Quand
tu es dedans, tu vis normalement. Si dans deux ans, ça s'arrête,
j'essaierai de faire autre chose. Ce qui est pris n'est pas à
prendre et ce que j'ai vécu, je ne l'échangerai contre
rien au monde.
Il n'y a rien d'éternel. Je peux très bien avoir du
mal à vendre des disques dans deux ans, ou ça peut
très bien cartonner parce qu'il y a un titre qui passe je
ne sais où, dans un film. Je ne me pose pas la question.
Ce n'est pas lié à la taille de la salle, c'est lié
à ce qui se passe musicalement, ou entre le public et toi.
Quand tu tournes, tu t'aperçois qu'il y a des concerts qui
sont magiques et ce n'est pas lié au nombre de personnes.
Il y a des pays ou des moments qui sont magiques, des réactions.
C'est vrai que le G3 a été un moment fort parce que
c'est une reconnaissance. Jarre c'est énorme, mais les gens
viennent pour le spectacle, pour lui, pas pour moi, même si
j'ai des bons accueils. Mais quand un mec comme Satriani t'annonce
et que tu as une réaction du public et de lui-même,
ça te touche, parce que c'est quelqu'un qui est dans le même
domaine que toi, qui a une renommée mondiale. Et puis le
fait de savoir que le public aussi est fier que tu sois là...
C'est quelque chose qui te marque.
Q: As-tu l'impression que les grandes salles sont faites pour
accueillir de la guitare instrumentale?
Je ne crois pas que ce soit fait pour accueillir grand chose, c'est
fait pour accueillir un spectacle. Pour moi, le format idéal
pour la musique, c'est le Zénith. Voir AC/DC en plein air,
j'adore. Mais voir AC/DC au Zénith, musicalement, c'est mieux.
Maintenant, être dans un très grand stade, voir un
truc avec le spectacle, où il y a une espèce de côté
festif énorme, c'est agréable aussi.
Q: Ces concerts, ces collaborations, le fait d'avoir un métier
basé sur la création, est-ce que cela t'a changé
humainement?
Oui. Quand tu te lances dans un truc comme cela, c'est qu'à
la base il y a une névrose, plus ou moins. Moi je n'étais
pas spécialement névrosé mais relativement
timide, pas spécialement brillant à l'école.
J'ai été jusqu'au bac, je l'ai eu mais on se demande
encore comment. Cela m'a permis de m'affirmer, de m'épanouir.
Et puis de me prouver quelque chose à moi-même, aussi.
Au début, j'ai bossé la technique sur la guitare uniquement
pour me prouver à moi-même des choses, pas pour montrer
aux autres, pour me rassurer, me dire que je pourrais le faire,
jouer avec des gens.
Après, la musique, ce n'est pas de jouer tout seul pour toi.
Tu en as des millions qui jouent bien de la guitare chez eux, pour
eux, et qui n'en sortiront pas, qui ne font que cette démarche
là. A un moment donné, ce sont les autres qui sont
demandeurs de certaines choses, c'est un engrenage, tu prends du
plaisir à le faire et puis voilà...
Q: Tu ne passes pas pour un type qui a "la grosse tête".
Penses-tu que cela t'a aidé à en arriver là
où tu es arrivé?
Oui, je pense, parce que la musique ne te donne aucun droit sur
les autres ou une supériorité spécifique. Il
y a quelque génies de la musique, des gens comme Van Halen,
Hendrix ou d'autres, qui sont arrivés avec énormément
d'avance sur leur temps. Qu'ils aient la grosse tête à
la limite je trouve ça con -si c'était le cas. Moi
je n'ai aucune raison de l'avoir. On fait de la musique, on a la
chance d'en vivre, c'est déjà pas mal, ce n'est pas
une raison de faire chier le monde.
Mais parfois les médias ou les gens sont demandeurs d'un
comportement différent. Cela les déroute si tu es
trop normal. Ce sont des reproches que l'on m'a faits parfois au
départ. Sur l'instant, ça m'a aidé et en même
temps, des fois, les gens s'attendaient à plus. Avec le temps
je me suis dit: "je suis comme ça, ceux à qui
ça ne plaît pas, ce sera pareil".
Moi, c'est moi, tel que je suis. Si je fais un concert devant 50000
personnes et que je sors, que je vais à ma bagnole et il
y a un mec qui a du mal à démarrer, je vais pousser
sa bagnole. C'est un truc normal. Tu n'es pas coupé des autres,
du monde. Tu as ta vraie vie, ta femme; tu fais tes courses.
Tous sont pareils, ils peuvent se la raconter, se mettre des panneaux,
mais ils sont pareils que les autres.
Je pense que ça m'a servi parce qu'en musique, tu as une
part de travail sur l'instrument qui doit faire un tiers; une part
sur la chance -et cela tu n'y peux rien à part essayer de
la trouver, de la créer, de la provoquer; et puis tu as une
part sur les relations humaines. Tu as besoin des trois éléments
pour réussir un minimum. Et puis ça te sert notamment
quand tu redescends. Les gens qui ont été imbuvables,
quand ils sont en haut on le supporte, quand ils redescendent tout
le monde s'en fout. Il faut rester naturel, être en accord
avec toi-même.
Q: Quelle est ton actualité dans l'immédiat?
J'ai fini la promo d'Elegy, avec des interviews à l'étranger,
je suis parti en Allemagne. Je pense qu'on aura une tournée
dans le premier trimestre 2001.
Q: Qui passera en France?
Oui, je pense. Parallèlement, j'ai préparé
un titre pour le prochain Consortium Project, je vais enregistrer
deux ou trois morceaux mais toujours en invité. Et puis je
continue à écrire des morceaux pour mon prochain album
solo, je pense pour le milieu de l'année prochaine (2001).
Et on essaie de rééditer les premiers albums, ce qui
est encore un petit peu galère mais j'ai espoir, pour le
début de l'année prochaine, de ressortir au moins
les deux premiers albums.
Q: Depuis le temps que tu fais des interviews, est-ce qu'il
y a une question que tu attendrais que l'on te pose et qu'on ne
te pose jamais?
Non. Bien souvent, ce que je reprocherais, c'est que ça reste
sur le côté "carrière" de la musique
plus que sur la créativité. Mais c'est peut-être
plus difficile à cerner, c'est peut-être plus difficile
pour un artiste de répondre. Il y a 80% des questions que
tu retrouves pratiquement à chaque fois. C'est normal aussi.
Il y a plein de gens qui ne me connaissent pas et tu es obligé
de reprendre des choses pour tout le monde à chaque fois.
Q: Y a-t-il quelque chose qui te tienne à coeur
que tu souhaites ajouter?
Non... je crois qu'on a besoin de gens qui font un petit peu de
la résistance médiatique. C'est pour cela que je ne
refuse jamais les interviews. On a fait trois jours d'interviews
avec 50 interviews pour Elegy, ça allait de Hard-Rock ou
Hard'n'Heavy en passant par un fanzine du sud de la France. J'essaie
aussi de me comporter comme j'aurais aimé que les gens que
j'écoutais, à l'époque où j'ai commencé,
se comportent. J'essaie de donner ce que moi j'aurais aimé
avoir, d'être proche des gens. Quand je fais un concert, neuf
fois sur dix après je vais dans la salle et puis je parle
avec les gens.
Fabien . M