Joshua Redman : Elastic (Warner Jazz)
Les amateurs de Joshua Redman seront bien
surpris à l’écoute du nouvel album de l’intéressé,
Elastic, puisque celui-ci diffère en tout du précédent
(Yaya3), pourtant sorti seulement quatre mois plus tôt !
Le plus étonnant réside dans le
fait que la formation du trio reste inchangée, soit Brian
Blade à la batterie et Sam Yahel aux claviers (orgue Hammond,
piano électrique, synthétiseur) pour accompagner le
jeune et talentueux saxophoniste sur son neuvième album en
tant que leader.
Sans toutefois abandonner ses recherches harmoniques,
Joshua Redman nous sert ici un jazz-funk rythmé aux lignes
mélodiques épurées, entrecoupé de quelques
ballades plus ou moins pertinentes.
Les nombreux dialogues entre Sam Yahel et Joshua
Redman sont le témoin d’une entente magistrale entre les
deux musiciens, parfaitement mise en valeur par un Brian Blade irréprochable
qui communique sa force de vie et évite parfois à
certains thèmes de sombrer dans l’inintérêt
le plus total.
Ce disque permet au saxophoniste d’apporter une
réponse claire à ses détracteurs qui ont pour
habitude de critiquer son manque d’innovation et de le taxer de
beboper classique aussi talentueux qu’inoriginal. En effet, la trame
que constitue le groove chaleureux aux mélodies simples de
la plupart des thèmes offre à son soliste vedette
à la sonorité tiède tout le loisir de s’exprimer
et d’ainsi faire montre de tout son génie de technique et
d’improvisation.
Il est à noter que Sam Yahel se distingue
nettement, alors que le batteur, moins en évidence à
première oreille, lie la musique de ses deux mentors de la
plus belle des manières.
Là où Elastic dénote particulièrement
avec les précédents albums de Joshua Redman, c’est
qu’il a gagné en rigueur, au détriment d’une extrême
sophistication qui n’était pas toujours du goût de
tout le monde ; en cela, il devrait toucher un très large
public.
Cependant, le Choc "Jazzman" de cette
rentrée musicale brille du soleil noir de l’inconstance.
L’auditeur passe ainsi allègrement du
très bon, voire de l’excellent des thèmes «
Jazz crimes » et « Still pushin‘ that rock »,
au médiocre ou à l’incompréhensible. L’unité
de cette jeune formation n’est malheureusement décelable
et appréciable que trop rarement, mais à chaque fois
qu’il y a réussite, elle est totale ; jamais de demi-mesure.
Ainsi, « Jazz crimes » et «
Still pushin‘ that rock », construits sur le même schéma,
sont extraordinaires. La basse est puissante, le rythme complexe,
Redman et Yahel se surpassent dans des dialogues illuminés
par les éclats staccatos de Joshua. Le jeu sur les intensités
est inspiré sans jamais infléchir le tempo enlevé;
magnifique.
Les pistes 6 et 12, soient « Can a good
thing last forever » et « Anniversary song »,
retiendront également notre attention toute particulière.
La première, une ballade liquide au thème
soul, nous fait vivre une véritable évolution sentimentale,
guidée par le sax plaintif de Joshua Redman qui l’ouvrira
progressivement, suivant les crescendos, jusqu’à nous donner
un espoir final.
La seconde clôture l’album sur un ton bien
funky, avec accords de claviers joués en boucle à
la manière d’un sample R’n’B. L’homogénéité
du groupe est énorme autour de prestations remarquables de
chacun de ses membres.
En revanche, « The long way home »
et « Letting go » sont choquants de nullité (je
ne vais pas m’étendre sur le sujet), alors que « Anniversary
song #1 » sonne comme un relent abstrait de Yaya3 qui n’a
plus sa place au sein de cet album jazz-funk.
Au milieu de tout ceci règne un fouillis
inimaginable de thèmes redondants ou tout simplement ratés
; car si l’inspiration est bonne, l’exécution ne l’est pas
toujours, le regrettable « Boogielastic » pour preuve.
La plupart des morceaux ne restent que des déclinaisons
du « Molten soul » qui ouvre l’album, avec de bons passages,
certes, mais trop épisodiques.
Ces morceaux, à l’image d’Elastic, sont
indéniablement de bonnes constitutions mais laissent un sentiment
d’inachevé ; trop disparate, pas entier…
En définitive, nous ne pouvons que souligner
l’hétérogénéité inconstante d’un
disque qui aurait sûrement gagné à ne pas sortir
si vite.
Cependant, son intérêt reste indéniable
puisqu’il marque un certain virement dans la carrière d’un
des plus grands espoirs du jazz, Joshua Redman. Ce changement d’orientation
très intéressant marque la naissance de pièces
de grandes qualités, c’est pourquoi je vous suggère
fortement de ne pas ignorer Elastic et d’y jeter une oreille attentive.
Et si pour l’instant la musique de ce jeune trio
vaut moins que la somme de ses composantes individuelles, il faut
avouer que son potentiel énorme laisse présager de
grandes et bonnes choses…
Site officiel : www.joshuaredman.com
Merci à Warner Jazz …
Jean-Noël F.