Intermittents du spectacle
Vous préférez des artistes ou des militaires ?
Les amoureux de musique ne peuvent pas rester indifférents
face à la révolte des intermittents du spectacle.
Le protocole d’accord sur la réforme de leur régime
d’assurance-chômage, signé dans la nuit du 26 au 27
juin entre trois syndicats minoritaires et le patronat, risque de
tuer l’activité de milliers d’artistes.
Les musiciens et chanteurs représentent environ un quart
des intermittents. Mais c’est l’avenir de toute la création
culturelle, de sa diversité et de sa qualité, qui
se trouve menacée.
Les intermittents du spectacle sont aujourd’hui environ 100.000,
et leur nombre ne cesse d’augmenter. Les trois-quarts d’entre eux
bénéficient du régime de l’intermittence. Celui-ci
leur assure un revenu complémentaire pour compenser la faiblesse
de leurs revenus. Et ce n’est pas du luxe.
Les intermittents gagnaient en moyenne un peu plus de 1760 €
par mois en 2001 -dont 40% grâce aux allocations. Mais 85%
d’entre touchent seulement entre 610 et 915 € par mois. Ce qui signifie
qu’une minorité se prélasse sur un matelas de billets
tandis que la grande majorité survit avec moins que le Smic.
Ce sont pourtant ces sous-smicards qui constituent une bonne
partie de ce que l’on appelle "l’exception culturelle française".
C’est grâce au régime de l’intermittence qu’on trouve
des compagnies de théâtre même dans des petites
villes. C’est grâce à eux que le cinéma français
est une des rares au monde à subsister face au géant
américain (voyez la situation en Espagne, en Angleterre,
en Allemagne, où seuls une poignée de réalisateurs
arrivent à tourner), ou que des musiciens peuvent tenter
de survivre.
Il n’y a en fait qu’une seule question qui se pose, et la voici
: quelle est notre priorité en ce pays ?
Les signataires représentent 1 intermittent sur 10
!
D’un côté, le Parlement a voté une augmentation
de plusieurs milliards des crédits de l'armée. De
l’autre, on sacrifie toute une partie de la vie culturelle, pour
économiser quelques centaines de millions. Faites votre choix.
C’est ce que l’on appelle un choix de société. Soit
tout pour le pognon pour ceux qui en sont déjà bourrés.
Soit la fidélité à des valeurs qui n’apparaissent
dans aucun plan comptable: la réflexion, l’éducation,
l’amour de la découverte, l’envie de partage, le bonheur
d’autres mondes.
Imaginez que, le 5 mai 2002, Le Pen ait été élu
avec ses 18% de voix. Absurde? C’est pourtant exactement ce qui
vient de se passer avec la réforme du régime des intermittents.
Celle-ci a été approuvée d’un côté
par le Medef (présidé par le baron Ernest-Antoine
Seillière de Laborde, alias le patron des patrons), et de
l’autre par trois syndicats qui ne représentent presque rien:
la CFDT (5 élus sur 50 chez les intermittents), la CFDT (syndicat
chrétien; 0 élu sur 50) et la CGC (syndicat de cadres;
0 élus sur 50). La CGT, syndicat majoritaire (49 élus
sur 50) et FO (4 élus) l’ont refusé. Et le gouvernement
a annoncé qu’il allait valider l’accord!
Pourtant, tout le monde est d’accord sur le constat de départ.
Le régime de l’assurance-chômage des intermittents
est très déficitaire: 828 millions d’euros rien qu’en
2002. Le doublement des cotisations, en septembre dernier, n’a pas
suffi à boucher le trou. Le Medef et la CFDT, qui dirigent
ensemble l’Unedic (c’est-à-dire l’organisme qui gère
l’assurance-chômage pour tous les salariés de France)
voulaient donc à tout prix une réforme.
Qu’est-ce qui va changer? Jusqu’ici, les artistes ou les techniciens
devaient justifier de 507 heures sur douze mois pour obtenir douze
mois d’indemnisation (ce qui signifie que l'on octroie, à
l'intermittent du spectacle, une allocation pour les jours chômés.
Par exemple : si un technicien a travaillé 6 jours en septembre,
il percevra une allocation sur 22 jours (30 - 6)). Désormais,
les techniciens n’auront plus que dix mois et les artistes dix mois
et demi pour effectuer leurs 507 heures et obtenir… huit mois d’indemnisation!
Seuls une poignée de musiciens pourront trouver assez d’engagements
pour répondre à ces critères.
Au menu : Chihuahua et hausse du prix
des billets
Petit problème: cette mesure devrait rayer des listes
de l’assurance-chômage un tiers des intermittents selon la
CGT, 15% selon l’Unédic (donc selon la CFDT et le Medef).
En résumé, ceux-là même qui ont déjà
du mal à trouver des contrats et qui bouffent de la vache
enragée vont être mis à la porte. Imaginez (bis)
le scandale si, demain, un million de chômeurs se faisaient
vider du régime général des Assedic!
En contrepartie, les intermittents dont le revenu mensuel est
inférieur à 3695 € par mois bénéficieront
d’une hausse des allocations… quand ils continueront d’en toucher.
Avec ces nouvelles règles, les artistes vont être
obligés de courir après les cachets pour assurer un
maximum d’heures en un minimum de temps. La conséquence est
évidente. Plutôt que l’art, l’inventivité, la
création ou l’originalité, les intermittents devront
désormais privilégier la rentabilité. C’est-à-dire
coller autant que possibles aux goûts supposés du grand
public. Ne surtout pas prendre de risques. Plaire à tout
prix. Faire du chiffre. On sait ce que cela signifie: le nivellement
par le bas. Composer des Lambada et des Chihuahua
plutôt que des œuvres personnelles. Ou alors, il faudra augmenter
très nettement le prix des places de concerts, des billets
de théâtre, etc., bref, se résigner à
ce que la culture soit réservée aux riches.
Cette réformer est d’autant plus incompréhensible
qu’elle oublie totalement de s’attaquer au fond du problème…
Il faut savoir qu’une partie des bénéficiaires du
régime des intermittents n’ont strictement rien à
voir avec le monde du spectacle (par exemple des attachés
de presse, ou des journalistes pigistes que leurs employeurs refusent
de salarier comme tels…). Tandis que certains intermittents sont
exploités pour des boulots qui ne sont pas de leur ressort
mais qui leur permettent de rester "dans les clous" au
regard de l’administration. Pire encore: il est courant dans le
secteur audiovisuel (pour les télévisions notamment)
d’utiliser des intermittents en ne déclarant que la moitié
de leur boulot et en faisant donc payer au régime d’assurance-chômage
l’autre moitié (l'intermittent travaille 30 ou 31 jours dans
la même société, mais l'employeur ne le déclare
que 14 jours, par conséquent, les assedic lui verse une allocation
couvrant les 16 jours "chômés"). Celui qui
conteste est viré illico. Sans compter que de nombreux employeurs
imposent le travail au noir.
Mépris des artistes, mépris du public
Face à cette situation, les intermittents manifestent.
Certains se mettent en grève. Forcent des festivals à
annuler leur programmation. C’est "se tirer une balle dans
le pied", assurent certains, comme le metteur en scène
Patrice Cherreau.
C’est surtout, hélas, une solution désespérée.
Les intermittents se mobilisent et interpellent les élus
depuis des mois et des mois. Pour quel résultat? Aucun. Et
l’on fait mine aujourd’hui de se réveiller, la gueule enraffariné,
sur le mode : "Comment ça, ces messieurs-dames ne
sont pas d’accord? Mais que ne l’ont-ils dit plus tôt? Vraiment,
nous sommes navrés." Quel tragique mépris…
Le gouvernement et les signataires du protocole se foutent de la
gueule du monde du spectacle… et du public. Et puis, quand un artiste
ou un technicien se met en grève, c’est aussi et avant tout
un préjudice pour lui-même, puisqu’il ne touche pas
de cachet.
Les signataires du protocole font aussi semblant d’ignorer que
le trou du régime des intermittents est impossible à
boucher. Imaginez (ter) que, demain, plus aucun Français
ne travaille en contrat à durée indéterminée
(CDI), que n’existent plus que des contrats à durée
déterminée (CDD), et que chaque salarié soit
condamné à errer d’une entreprise à l’autre,
mois après mois. Les salaires en prendraient sûrement
un coup, de même que les cotisations des salariés au
régime d’assurance-chômage (alias l’Unédic,
donc). Hé bien cette situation est exactement celle des intermittents.
Tout simplement parce que, de par sa nature même, l’emploi
d’un artiste ou d’un technicien du secteur culturel est instable.
L’heure de la sous-soupe
On monte une pièce de théâtre. Il faut des
semaines de répétitions, pendant lesquelles les comédiens
ne gagnent rien. Le décorateur, lui, ne continue pas à
décorer pendant les représentations. Le groupe de
musiciens qui cachettone à droite-à gauche dans de
petites salles ou, comme beaucoup, en assurant des animations ou
des bals: ses innombrables heures de répétition ne
sont pas payées.
En résumé, vouloir que le régime actuel
des intermittents atteigne l’équilibre financier, c’est comme
demander à un manchot de faire le poirier. C’est aussi pourquoi
la logique du protocole d’accord est purement surréaliste.
Mettre fin aux abus était la priorité. Elle a été
totalement ignorée.
La réforme du régime des intermittents -et ce n’est
pas une caricature- propose pour toute solution cette alternative:
des artistes à la soupe populaire, ou des artistes qui servent
de la soupe.
A suivre …
Plus d’informations (actualités, forum, mouvements
de protestation) : http://www.intermittents-danger.fr.fm/
Les chiffres utilisés pour cet article sont tirés
des sources suivantes : les agences de presse AFP et AP, les quotidiens
Libération
et Le
Parisien, l’hebdomadaire Le Canard Enchaîné,
le site du Medef.