L'ARENE
Deuxième épisode de ma tournée dans les
studios de la Côte d'Azur, je suis allé interroger
Loïc Boisgirard, le directeur du studio "l'Arène
", qui est devenu au fil des ans un endroit incontournable
pour tous les musiciens. Surtout connu pour ses services de répétitions,
tous les musiciens de Nice et ses environs, sans exceptions, ont,
un jour répété à l'Arène.
Dans les méandres politico-mafieux de la French Riviera,
c'est un des plus vieux studios encore en activité.
Peux-tu nous dresser l'historique du studio
en quelques mots ?
En 1988, j'ai ouvert un studio de répétition. Au départ,
il n'y en avait qu'un. Puis on en a adjoint un deuxième,
puis un troisième. On en a toujours un quatrième en
prévision, mais il n'a toujours pas été réalisé.
En 1991, j'ai commencé l'activité de sonorisation,
que je continue depuis. En 1994, on a attaqué l'activité
de studio. A l'époque, c'était un studio sans prétentions.
Je sais qu'on a démarré les activités du studio
par des prises live faites par au maximum sept micros, qu'on mixait
sur cassettes métal. C'était le début du studio,
et on arrive maintenant à quelque chose de beaucoup plus
professionnel, en 2001.
Quelles sont les activités du studio ?
Nous avons, à l'intérieur du studio : de la répétition,
de l'enregistrement et du mixage, de la location de matériel,
et un peu de vente de matériel neuf ou d'occasion. A l'extérieur
du studio, nous avons de la sonorisation et de l'enregistrement
principalement. Il y a aussi un petit peu de régie en extérieur,
que ce soit pour des concerts, ou dans d'autres domaines qui ne
sont pas à proprement parlé de la musique, mais qui
utilisent les mêmes techniques que la musique. Les conférences
par exemple…
A l'heure actuelle, proposes-tu des services de mastering,
de duplication et de production comme beaucoup de studios sur la
Côte ?
Ce sont des services
qui, normalement, ne sont pas à l'intérieur d'un studio,
à l'origine.
A l'origine, c'est vrai. Mais beaucoup de studios de la
Côte proposent d'élaborer un disque de "A à
Z" : de la répétition à l'enregistrement,
jusqu'au produit fini que le studio peut produire.
Dans l'historique de tous les studios d'enregistrement, ce qui venait
en premier, c'est la production. Je ne te cache pas que d'entrée
de jeu les studios ont proposé ce qu'ils appelaient la co-production.
Dans tous les studios, il y a toujours de problèmes économiques.
A l'époque le matériel coûtait très très
cher; il y a des studios qui avaient régulièrement
jusqu'à 500 000 francs par mois de leasing, ce qui est quelque
chose d'assez énorme. Il a donc fallu rentabiliser tout cela.
Les studios ont alors proposé principalement des co-productions
pour vendre au moins la moitié de leurs journées de
studios. Le truc, c'était de payer les crédits grâce
à ça.
Ce n'est pas une activité qui m'intéresse énormément
car le studio est suffisamment plein, l'activité est suffisamment
convenable pour ne pas être obligé de le proposer.
Ensuite, il y a des productions qu'on fait principalement par coup
de cœur. On s'entend bien avec les gens qui enregistrent, on connaît
leur produit. Le phénomène peut se passer en cours
d'enregistrement. Les gens ont besoin de plus de jours pour enregistrer,
toi tu crois dans le produit et donc tu peux t'investir. Ca c'est
pour tout ce qui est production financière d'un album.
Ensuite, il y a la réalisation de l'album, la réalisation
artistique. Là effectivement, on peut te demander, parce
que tu as de l'expérience dans un type de musique, tu connais
particulièrement les ficelles de cette musique, de réaliser
l'album. Dans ce cas-là, normalement, on te payerait même
plus cher qu'une simple journée de studio. Ce n'est pas tout
à fait la même optique de production. Soit mettre des
ronds pour faire un album, et se taper même un producteur
sur le dos, qui va coûter cher à la production, donc
on retire de l'argent à l'ingé son. Soit fournir un
service complet, c'est-à-dire réaliser l'album. Dans
ce cas-là normalement ce n'est pas au studio en plus de mettre
des billes dans la production financière.
Je m'investis très
rarement dans un disque, tant du point de vue financier que du point
de vue artistique. Souvent, ce qu'il se passe, c'est que dans le
feu de l'action, les choses arrivent. Comme je disais tout à
l'heure, tu connais des ficelles, donc tu vas finalement coproduire;
mais ça ne sera pas inscrit dans les crédits. Généralement,
c'est écrit : "merci pour tous tes conseils", ou
quelque chose comme ça. C'est clair, c'est quand le type
il a mouillé le maillot, et qu'il a dit à l'artiste
: "tiens on va rajouter une guitare qui va faire ça",
"ça on va surtout pas le mettre maintenant", etc.
Il en est de même pour la production financière. Parfois
tu sais qu'il va falloir le double de jours pour faire un album,
et tu dis : "bon, ben, je prendrais des points sur les ventes".
S'il se vend c'est bien, s'il ne se vend pas, tant pis… Mais en
tous cas, tu as cru à l'histoire, et tu t'es dit : pour le
faire bien, il faut le double de jours. Donc tu as fait une coproduction.
C'est rare que ce soit décidé d'avance; chez moi,
c'est jamais arrivé; je n'ai jamais dit : "ok je mets
la moitié".
En ce qui concerne le mastering ?
Ce que l'on appelle
un mastering (ou gravure) maintenant, c'est en fait un pré-mastering;
parce que le mastering, ça se fait dans une usine pour obtenir
le glass-master (NDR : exemple unique à partir duquel les
disques sont dupliqués). Donc ça n'a rien à
voir avec du son; ce n'est que de l'industrie…
Je pense qu'une personne qui ne fait que du pré-mastering
a un côté fondamental, car elle voit toute la production,
tout le commerce discographique passer chez lui. Il y a ceux qui
sont spécialisés dans un style, et d'autres qui sont
capables de faire quasiment tous les styles. Je pense que c'est
les plus intéressants, parce qu'ils sont vraiment ouverts,
qu'ils ont l'habitude de mixer pour la radio, pour le cinéma
et le studio. Je crois qu'il est fondamental que ces gens là
conservent leur intégrité, et leur place dans la chaîne.
Maintenant il est vrai que quelqu'un qui a un studio peut kiffer
le mastering et avoir envie de le faire. A ce moment là,
il aurait une clientèle de masters. Je sais qu'il y a un
studio à Paris qui fait que ça, au début ça
n'était que du mastering, et ensuite ils ont fait du studio.
J'en fais forcement de la gravure. Quand j'ai des clients qui viennent
enregistrer une seule journée, en prises directes sur deux
pistes; faire en fait une forme de concert, sauf qu'il n'y a que
moi qui l'écoute, et qu'on a le droit de recommencer les
morceaux. C'est presque un showcase. Ces gens-là, s'ils n'ont
que 2500 francs pour enregistrer et faire tout dans la même
journée (NDR : enregistrement + mixage + pré-mastering
+ mastering); ou alors s'ils veulent faire de l'instantané,
en jazz par exemple, et ils ne veulent pas débloquer un budget
conséquent pour ça. Dans ces cas bien précis,
tu es obligé de l'égaliser et de le compresser toi-même;
mais tu consacreras moins de temps au mastering qu'à l'enregistrement
lui-même. Ca n'est pas mon activité favorite, je préfère
qu'il y ait un graveur qui, d'une certaine manière sanctionne
le travail, le fasse entrer dans la norme, et après tout
s'il y a un tas de gens qui lui font confiance, autant lui faire
confiance aussi. De toutes façons et dans tous les produits,
il y aura toujours la touche personnelle de l'ingé-son, même
si le produit est formaté pour le commerce. Ton travail restera
toujours original, et ne sera pas trafiqué par un graveur.
Si le travail est bien fait, il conservera l'intégrité
du travail fait en enregistrement.
Et pour la duplication ?
C'est encore une
affaire de spécialiste. Evidemment, il n'y a que des usines
qui peuvent presser. Les conditions sont très strictes. C'est
un travail sur l'infiniment petit donc il y a des exigences de propreté
(uniformes, blouses), de température, de lumière et
d'électricité statique… C'est vraiment une histoire
industrielle, il faut faire ça sérieusement. Je connais
trois usines de pressage en France, et ça ne doit pas dépasser
la demi-douzaine. Il y en a une à Monaco, près de
chez nous.
Mais il faut faire attention à certaines choses, en clair
il faut bien suivre le produit, et ne pas se contenter d'envoyer
un cd à l'usine. Il faut faire une pochette, il y a des histoires
de films, de codage sur le cd (NDR : le code PQ). Tout ça
passe par un professionnel, et généralement c'est
le graveur qui s'en occupe. Mais il y en a des gens très
sérieux qui poussent encore plus le bouchon : ils réunissent
les films, ils surveillent les pochettes et le cd précisément,
c'est-à-dire qu'ils vérifient chaque bit inscrit sur
le cd. A Nice, par exemple, il y a Rémi Pelleschi au studio
Millenium qui fait très sérieusement ce travail-là.
Il fait de la gravure, collecte toutes les informations, et se met
en rapport avec l'usine. C'est un métier, Rémy le
fait bien, moi ça ne m'intéresse pas du tout de faire
ce genre de choses.
Donc les studios de la Côte qui proposent un cd de
A à Z sous-traitent ?
Oui, ils sous-traitent et te proposent un cd clé en main.
Comme je suis seul à m'occuper de mon studio, ça ne
m'intéresse pas de passer du temps là-dessus, c'est
pas mon boulot.
Choisis-tu l'artiste que tu vas enregistrer ou acceptes-tu
tout le monde ?
Tu n'as pas le droit
de refuser du monde, tu n'as pas le droit de pas vendre. A la discussion,
c'est le client qui sait s'il va venir enregistrer chez toi ou pas.
Tu peux refuser s'il y a, dans les textes, des propos interdits
par la loi. Tu peux refuser de produire, parce qu'artistiquement
tu ne trouves pas de point d'accord, mais tu dois enregistrer ceux
qui le veulent et malheureusement souvent de la façon dont
ils le veulent. Le type veut passer deux heures pour enregistrer
dix morceaux, ma foi, en deux heures il a le temps de les jouer…S'il
exige de garder la bande, il la garde. Moi je suis studio d'enregistrement,
je ne suis pas producteur.
Je sais que récemment,
il y a des musiciens qui sont allés dans un studio enregistrer
quelques chansons. Avant même d'avoir fini les prises et presque
au moment de mixer un travail inachevé, le propriétaire
du studio a dit : "ben écoutez les gars, vous n'étiez
pas prêts, on n'en fait rien de votre truc…". Le groupe
a quand même lâché 11000 francs pour l'enregistrement,
mais il n'a pas pu exploiter les bandes enregistrées dans
ce studio.
Si un artiste veut enregistrer des chansons dans un style
musical que tu ne connais pas bien, lui fais-tu comprendre que tu
n'es pas à l'aise dans ce style ?
Tout le temps, je passe mon temps à ça. Par exemple
un groupe de rap. Le type veut faire ses musiques ici, c'est ridicule.
Il n'y a rien de moins adapté que ce que j'ai comme machines
pour faire du rap, à part pour filtrer les sons, les faire
passer par mes compresseurs et mes égaliseurs, et pour enregistrer
les voix. Mais la composition se fait en home-studio, à la
maison, avec des samplers et des collègues… Ce n'est pas
à moi de faire ce boulot-là, 90% du travail est fait
en amont, sinon le type va se ruiner dans un studio.
Il n'y a tellement rien à la base d'un morceau de rap, à
part le chant, qu'on imagine que c'est dans le studio que ça
va se faire. Non, il faut le faire à la maison sur des stations
akaï mpc par exemple… Le sampler est avant tout un instrument
de musicien. C'est rentré dans les studios après,
car seuls les studios pouvaient se les payer, à la différence
d'un musicien. Dans le rap, le musicien doit arriver avec la base
musicale qu'il a élaboré chez lui, et comme il avait
besoin d'un bon son, il est venu terminé en studio. Tout
doit être déjà prêt musicalement, et le
passage en studio devrait durer très peu de temps.
J'ai eu une expérience malheureuse en rap. J'avais travaillé
le son d'une manière plus agréable que les sons rap
qui sortaient des boites à rythmes et des samplers, mais
ça n'a pas convenu au groupe. Ca n'avait pas le côté
brutal et traditionnel des banques de sons qu'ils avaient eux. Je
ne dis pas qu'ils avaient raison, mais en tous cas, je n'ai pas
répondu à leur attente, parce que le son devenait
trop musical, d'une certaine façon.
Ce que tu peux faire avec succès pour le rap ou la techno
(mais c'est plus rare), c'est les voix. Ce qui est certain, c'est
qu'en home-studio, tu ne peux pas avoir la qualité de matériel
pour enregistrer des voix. Les rares choses que j'ai faites en rap,
c'est l'enregistrement de voix.
Maintenant, si le musicien veut travailler la techno à la
manière de Laurent Garnier, il a besoin d'un studio, de beaucoup
de matériel parce qu'il rentre de la musique live dedans.
D'ailleurs sur scène, l'ingé qui mixe Garnier est
un ingé qui vient de la scène rock. Il n'avait jamais
mixé de machines avant.
Mets-tu du matériel à la disposition du public
qui vient enregistrer ou répéter ?
Oui. C'est un service rendu aux musiciens. Un studio se doit de
fournir du matériel que les musiciens ne peuvent pas se payer.
Il y a des batteries, des amplis guitare et basse à la pelle,
des petits systèmes de sonorisation, etc.
Est-ce des gens connus sont venus enregistrer chez toi
?
Connus à
différents niveaux, car "connu" ce n'est pas uniquement
le top50. Si je te dis le Crédit Agricole, c'est assez connu
? On est étonné du nombre d'activités que l'enregistrement
peut concerner. Je travaille régulièrement pour des
banques : une pour ses conférences, une autre pour ses annonces
téléphoniques. C'est du boulot de studio, tu enregistres
des voix.
Dans le milieu de la musique, j'ai travaillé avec des gens
connus, mais toujours pour des pré productions, ou des projets
parallèles d'artistes. Le seul travail que j'ai fait avec
un groupe connu et qui est sorti nationalement c'est un double album
live des Lofofora. Sinon, j'ai fait des bouts de produits : une
chanteuse à enregistrer ici, un batteur à enregistrer
là-bas…On t'amènes une bande toppée avec un
vague truc. Tu enregistres quelqu'un, tu renvoies le master sur
8 pistes, mais tu ne sais pas ce que ça va devenir, et on
ne te le dit pas. Tu entends un nom, tu reconnais une vague mélodie
à Francis Lai ou Michel Legrand, mais tu ne sais pas pourquoi
ils vont se servir de ça. J'ai su qu'un jour il y a des vocalises
qu'on avait faites ici qui sont parties au Japon, pour une version
house du thème d'"Un homme et une femme" de Francis
Lai.
En ce qui concerne les artistes connus, ils ont besoin de studios
qui ont des dimensions, du confort, le tout choisi par le producteur.
J'ai eu beaucoup de prises de contact, mais ça ne s'est jamais
concrétisé. Je vais prendre l'exemple de Gloria Gaynor.
Au bout du compte, je l'ai envoyé à un studio concurrent.
Un type de l'équipe de production me demande la liste du
matériel : "parfait, c'est exactement ce qu'il me faut
!". Ensuite il me dit : "tu sais Gloria a besoin d'espace,
de confort". Il me demandé presque trois fois plus d'investissements
financiers pour le confort de Gloria Gaynor, que pour le matériel
d'enregistrement dont il avait besoin. Je ne suis pas ce type de
studio-là, les beaux canapés en cuir, les miroirs,
la petite table pour se faire sa ligne, il n'y a pas ça chez
moi…Le pognon, je le mets dans le matériel du studio, pas
dans le mobilier ou la pub.
Quelle est la dernière acquisition du studio ?
Ca n'arrête jamais, c'est un vrai malheur. J'attends un nouveau
magnéto direct-to-disk à l'essai. Dans le but d'avoir
un intermédiaire pour aller travailler sur l'ordinateur après.
Ce que j'achète plus volontiers en ce moment, c'est les machines
du type pré-amplis, compresseurs et micros haut de gamme.
Tout les machins assez chers qui manquaient régulièrement
quand on voulait faire des produits finis. On manquait de qualité
sur les instruments solistes, sur les voix… Là j'ai acheté
beaucoup d'appareils chers, que l'on retrouve dans tous les studios.
J'en n'aurais pas la même quantité, mais la qualité
est identique. Ce type de produits est souvent demandé sur
les albums.
Quelle est, pour toi, la meilleure invention de ces dix
dernières années (dans le milieu de la musique évidemment)
?
Principalement l'enregistrement
sur disque dur (commencé avec l'akaï DR4) avec possibilité
d'édition grâce à l'ordinateur. Ce qui est vraiment
intéressant, c'est la réduction des coûts grâce
à l'explosion des home-studios.
Que penses-tu du phénomène "home-studios"et
"project-studio" ?
Je crois que nous
sommes ici dans un project studio (NDR : un très gros home-studio).
Jamais je n'ai eu l'ambition de construire un studio. Moi, je suis
fils d'hôtelier, je voulais faire un hôtel pour les
musiciens et des studios de répétitions. Chaque fois
qu'on me disais : "fais de l'enregistrement", je répondais
: "c'est un métier !". Je ne voulais pas faire
ça, mais le matériel était tellement peu cher
par rapport au passé qu'avec 60 000 francs, on pouvait, en
cumulant trois magnétos adat, se retrouver avec 24 pistes.
A l'époque, le système d'enregistrement équivalent
(NDR : le studer) coûtait 400 000 francs. Ici on a démarré
avec une console Mackie, trois adats. On avait un seul micro de
studio, un Neuman U-87. C'était du home-studio. Si je n'ai
pas décliné le studio dans une version informatique,
comme tout home-studio, c'était justement pour pouvoir proposer
des services que l'on ne peut pas faire chez soi. Par exemple des
prises de batteries, ou de voix. Mais le home-studio reste indispensable.
Ca irait bien qu'en
tant que professionnel, je crache sur le home-studio. Mais, il faut
rester cohérent : c'est grâce à ce matériel-là
que j'ai pu commencer.
Tu ne rentres pas dans la polémique de certains studios
de la région qui crachent sur les home-studios en leur reprochant
une concurrence déloyale ?
Si le travail des
studios de la Côte était réellement fait, il
n'y aurait pas de polémique possible. Si les home-studios
concurrencent les studios professionnels, c'est que soient les home-studios
sont des studios professionnels, et c'est rarement le cas; soient
que les studios d'enregistrement professionnels ne sont pas au niveau.
La polémique porte sur la qualité du travail
fourni, mais aussi et surtout sur les prix proposés.
Les studios d'enregistrement
professionnels n'ont attendu personne pour casser les prix. Il y
a une trentaine d'années, il y avait en France, une production
gigantesque. Le disque d'or en France était l'équivalent
d'un million de disques vendus, maintenant, il est l'équivalent
de 100 000 disques.
Aujourd'hui, il
y a beaucoup plus d'artistes qu'avant, donc beaucoup plus de studios
qu'avant; on ne va pas s'étonner que le marché ait
grandi.
Personnellement, je ne peux pas me permettre d'engager un ingénieur
du son. Je fourni des prestations d'enregistrement pour un tarif
de 2200 francs TTC / jour. C'est un tarif ridiculement bas, qui
est du même niveau que celui pratiqué par les home-studios.
Je suis protégé parce que je suis professionnel. Mais
je trouverais ridicule de poursuivre un mec qui possède un
home-studio en justice pour travail au noir, sous prétexte
qu'il a enregistré un produit qui est distribué officiellement
sur le marché. Il ne faut pas voir les choses comme ça.
Si tu veux ouvrir un studio, ouvre donc un vrai studio qui offre
ce qu'un home-studio ne peux pas proposer : de l'équipement
large, des salles à l'acoustique irréprochable pour
enregistrer. Est-ce que les studios d'ici le proposent pour attirer
suffisamment de clients ?
Quoiqu'il en soit,
il y a quand même un travail de pré production qui
se doit d'être fait à la maison. On parlait de rap
tout à l'heure. J'imagine mal un groupe de rap réserver
un studio pendant un mois pour caller une grosse caisse, c'est ridicule.
Il n'a même pas besoin des cabines d'enregistrement, tout
se fait en régie. Qu'il fasse ça en home-studio, ça
lui coûtera moins cher et le son sera nickel.
Si les studios professionnels ne sont pas contents, ils n'ont qu'à
ouvrir dix home-studios !!!!!!
Quelle est la place de l'informatique et du sampling dans
les studios d'enregistrement ?
Il faut se tourner
vers toutes les techniques dont les clients ont besoin ou que tu
apprécies. Ensuite, c'est une question de qualité.
La soundblaster à deux francs, avec les convertisseurs de
merde, on n'en veut pas. On veut du Pro Tools, on veut des bons
convertisseurs, des trucs qui tiennent la route pour que ça
ait du son.
Dans les productions
des années 90, il n'y a pas un son de caisse claire qui n'est
pas triggé (NDR : le batteur joue sur une vraie batterie
et place des capteurs électroniques sur tous ses fûts
: grosse caisse, caisse claire, toms. A chaque fois qu'il frappe,
le capteur déclenche un son électronique en même
temps). Une fois qu'il a été triggé, tout est
mis en boucle… En ce qui concerne les voix, je prendrais l'exemple
des Red Hot Chili Peppers. Dans le milieu, on sait que le chanteur
chante faux. Quand il chante juste sur les disques, on sait que
sa voix est passé dans Pro Tools pour que les notes soient
justes. Ce travail ne peut pas être fait en home-studio. Une
station Pro Tools ne coûte pas moins de dix briques. Ils font
(NDR : Digidesign) du petit Pro Tools pour home studio (NDR : Pro
Tools LE), mais le truc qui marche, qui tient la route et qui est
utilisé dans les studios, c'est le gros.
Il ne faut pas s'éloigner
des nouvelles technologies, il faut tout avoir. C'est le principe
du studio d'avoir tout ce que les clients demandent.
Justement, que penses-tu de la station Pro-Tools et de
la qualité qu'elle peut apporter à un studio ?
Je ne sais pas si
on doit parler de Pro Tools ou de station de travail numérique.
Parce que Pro Tools peut se faire enfumer par d'autres produits.
Par exemple la société Fairlight, le papa du sampling,
a sorti un magnéto plus puissant et bien meilleur que celui
de Digidesign. Le ticket d'entrée chez Fairlight est d'ailleurs
à 30 ou 40 briques, tu ne rentres pas dans la famille avec
moins de ça. Donc je préfère parler de station
de travail numérique. Nous ne sommes plus du tout dans le
domaine du home-studio, c'est le matériel des studios d'enregistrement.
C'est ce matériel-là qu'il faut. Rien n'empêche
de capturer des sons avec le matériel de l'ancienne technologie,
mais quoiqu'il en soit, le travail passera dans Pro Tools, ou dans
une autre station. Aux Etats-Unis, ils aiment bien enregistrer sur
des magnétos analogiques, avec des compresseurs et des pré-amplis
à lampes, et des micros à bandes ou à condensateurs.
Ensuite ils mettent tout ça dans Pro Tools.
Il faut joindre les deux façons de travailler. Le type qui
veut continuer à enregistrer avec sa vieille console dont
seuls les mutes sont automatisables, et un vieux magnéto
trinballé à droite et à gauche; aura du souffle
partout, il perdra du son à chaque fois que la bande passera
sur la tête de lecture. Il faut se servir des techniques actuelles.
S'il veut utiliser son vieux magnéto, qu'il le fasse, mais
ensuite, qu'il transfère tout dans Pro Tools.
Que penses-tu de la capacité de Pro Tools à
corriger toutes les erreurs et de sortir un produit parfait alors
que la base était médiocre ?
C'est un produit.
On a eu la discussion avec les Lofofora quand on a mixé le
live. Les gens qui vont écouter le disque ne savent pas ce
qui peut se passer lors d'un concert. Dès fois, il y a un
type qui vient pousser le chanteur, il y a le micro qui tombe, il
y a un accord faux, le batteur perd une baguette…Avant le live,
ils avaient sorti deux albums. Le producteur avait enregistré
en analogique et avait tout transféré dans Pro Tools.
Il avait donc réparé toutes les erreurs. Le produit
gagne en efficacité, tout le monde le fait. Il faut simplement
savoir dans quelle cour tu veux te battre : dans celle des produits
parfaits, ou dans celle des "c'que j'ai sur mon disque c'est
vraiment moi qui l'ai joué". Le deuxième cas
correspond à une journée d'enregistrement live : tu
payes 2500 francs pour ta journée de studio, les mecs enregistrent
en direct, sans re-re, et repartent avec leur cd gravé.
Quand on a discuté
de ça avec les Lofofora, ils m'ont dit : "tu laisses
tout". On a simplement enlevé le bruit du micro qui
tombe, parce que ça faisait un son pourri dans les enceintes.
On n'a même pas monté les applaudissements à
la fin (NDR : Ce qui est très souvent utilisé dans
le mix d'un album live). Malgré tout ça, on a quand
même utilisé quelques artifices, car quelques prises
étaient défaillantes, notamment la guitare. J'avais
enregistré la même partie guitare de deux manières
différentes : avec un micro devant l'ampli, et en sortie
directe. On n'a pas pu se servir de la piste "micro devant
l'ampli". J'ai donc fait amené le propre ampli du guitariste
dans mon studio, et j'ai envoyé le son de la prise en sortie
directe dans l'ampli. J'ai réenregistré le tout. C'est
comme si le guitariste avait enregistré six mois après,
sauf qu'on a utilisé la prise faite le jour du concert (NDR
: Ce système est peut-être un peu compliqué
à comprendre pour les néophytes, mais c'est utilisé
fréquemment lors du mix d'un live) . On n'a donc pas refait
les prises guitare, mais le son n'est pas exactement celui qu'il
y avait sur scène…
Je pense que tout est permis…Tu as le droit de vouloir un produit
optimal ou pas.
Peux-tu nous parler des activités de répétitions.
Enregistres-tu souvent les groupes lors des répétitions
?
Ce n'est pas l'activité
que je préfère, ce n'est pas très rentable.
Dans un premier temps, la plupart du temps, les groupes ont besoin
de deux micros pour enregistrer l'ambiance du local. Une fois qu'ils
ont répété plusieurs fois et qu'ils jouent
les morceaux sans se tromper, ils me demandent de faire une maquette
dans la foulée. C'est cette fameuse prise live à 333
euros la journée. Dans ce cas-là, il n'y a pas seulement
deux micros…
Dans quel(s) but(s) enregistrent-ils une maquette ? Pour
démarcher les pubs et les pianos-bars, ou pour envoyer aux
majors ?
Tu as beaucoup réduit
le créneau. Dans un premier temps, c'est pour qu'ils se rendent
de ce qu'ils font, de la façon dont ils jouent. J'ai des
clients qui font ça tous les six mois.
Ils peuvent ensuite démarcher des pubs. A ce sujet, je fais
attention aux types de morceaux qu'ils enregistrent. Beaucoup de
groupes de la région ont, pour jouer en pubs, un répertoire
de reprises. Lorsqu'ils veulent enregistrer une maquette de reprises,
ont le fait à la va-vite. Par contre, s'ils veulent enregistrer
des compos, comme ils savent rarement arranger, j'essaye de les
faire travailler un peu plus. J'essaye d'avoir plus de pistes, pour
avoir plus de possibilités de mixage. Là, ça
coûte un peu plus cher. Puisque c'est pour démarcher
les majors, ils sont souvent obligés de doubler le budget
pour que la maquette tienne la route. C'est ce que je conseille.
A côté de cela, il y a aussi certains groupes qui savent
très bien jouer, l'arrangement est nickel. On branche tout
et ça roule…Et ça s'enregistre alors comme des reprises.
Que penses-tu de l'autoproduction ?
L'autoproduction
est l'équivalent de la production à côte d'auteur
pour un écrivain. Ca rejoint typiquement la proposition des
studios lorsqu'il s'agit de co-production financière. Si
les studios se sont mis à faire ça, c'est qu'ils n'avaient
pas le choix. Si tu autoproduis ton disque, c'est parce que tu n'as
pas le choix. Mais ce n'est pas le boulot de l'artiste. Il y a même
des gens qui se fédèrent en association d'artistes
autoproduits. On va finir par monter un label comme ça, et
la boucle sera bouclée. De la même façon qu'il
y a des petits labels indépendants. Le papa d'entre tous
est "Boucherie Productions" (NDR : le label des Garçons
Bouchers et de Pigalle, entre autres). Ils ont essayé de
trouver la place qu'ils pouvaient vraiment tenir en trouvant un
grand distributeur. Je crois qu'ils travaillent avec Musi Disc (NDR
: ils sont maintenant distribués par Pias France). Il a fallu
qu'ils trouvent une place intermédiaire, mais si tu t'autoproduits,
c'est parce que tu n'as pas le choix. Donc tu utilises les armes
que tu as pour te faire connaître, internet entre autres.
Il y a beaucoup de sites sur lesquels tu peux écouter des
artistes autoproduits, mais je ne sais pas quelle efficacité
ça à. Maintenant, dans les réseaux traditionnels
où la culture se doit d'être rentable, le but de tout
artiste autoproduit, c'est de trouver un producteur et une maison
d'édition un jour. Si tu veux boucler la boucle, il faut
avoir gagner suffisamment d'argent et être propriétaire
de tout.
Penses-tu que dans la région, il y a des jeunes
talents qui ne sont pas encore reconnus à leur juste valeur
?
Il n'y a que ça.
Encore hier, une jeune fille est venue ici pour faire écouter
son single. Elle me dit : "je voudrais changer les paroles,
et en plus on m'a dit qu'il n'y avait ni mixage, ni arrangement
sur mon cd". J'écoute et lui demande qui lui avait dit
ça. Réponse : un producteur. Or si elle cherche un
producteur, ce cd est et doit rester une maquette. C'est ensuite
au producteur de faire sonner tout ça et de le vendre à
un éditeur. La réponse qu'on lui a faite est une réponse
d'éditeur qui considérerait que le cd est autoproduit.
Elle voulait réenregistrer la voix sur ce titre pour qu'il
soit produit et mis sur le marché. Ce n'était pas
son boulot. Elle avait du talent, mais sur 100 000 artistes talentueux,
on va en reconnaître peut-être quatre. C'est toujours
ça.
Moi, je ne vois
que des gens talentueux. J'en connais plein parmi mes clients. J'en
connais même qui ont un peu moins de talent que les autres,
mais qui ont ce petit quelque chose qui fait qu'on les aime.
Souvent les gens
espèrent que ça va marcher en bonifiant leur produit,
en enregistrant. Mais si quelqu'un s'intéresse à ta
chanson, qu'elle soit bien ou mal enregistrée, ta chanson
l'intéressera toujours. Les types ne sont pas sourds.
As-tu des projets d'extensions autant en ce qui concerne
la surface (capacité d'accueil) que tes activités
(diversification) ?
Je vais t'étonner
: oui à tout ce que tu viens de dire. J'ai envie de faire
un tas de choses comme d'habitude, mais je travaille seul. Sur des
petites périodes, je travaille à deux ou à
trois, mais mon mode de fonctionnement, c'est de travailler seul.
Sauf pour les sonorisations, où là, je monte des équipes
et on se retrouve à une dizaine. Mais je crois qu'à
la question que tu m'as posé, je répondrais oui toute
ma vie. Ca continuera à bouger, comme ça n'a pas cessé
d'augmenter depuis 1988, quand on a ouvert. A chaque fois que les
gens viennent ici, quelque chose a changé, et ça n'arrêtera
jamais. Les possibilités d'extensions sont infinies : d'un
côté tu as un studio avec du matériel à
la pointe de la technique, et de l'autre, tu as encore des parpaings
qui attendent d'être montés pour accueillir une quatrième
salle.
Il y a aussi une
volonté économique que je tiens à conserver.
Je ne suis pas comme ces types qui ont eu des studios et qui se
sont retrouvés avec les huissiers au cul. Je ne veux pas
d'endettement, donc tout vient en auto financement, en son temps.
Je me suis aperçu, depuis treize ans que je suis ici, qu'à
chaque fois que j'ai forcé une petit peu la machine pour
gagner un peu plus d'argent, ça ne m'a pas tant porté
chance et ça pas été vraiment efficace. Ca
a eu une incidence faible sur mon niveau de vie, ainsi que sur ma
satisfaction. Je me suis fait beaucoup de mal pendant des années,
je ne presserais plus, les choses qui doivent arriver arriveront.
Un studio sera fini, on va peut-être en construire un autre
à côté.
Il y a un an j'avais pensé prendre un système informatique
pour mixer. Finalement, au lieu de ça, je me suis acheté
un demi douzaine d'appareils haut de gamme pour un prix équivalent.
Il y a des coups de cœur aussi, des rencontres… Tout sera fait,
je ne sais pas quand…
Question subsidiaire : Pour un professionnel de la musique,
que penses-tu de l'ouverture d'une salle de grande capacité
comme la salle NIKAÏA ?
Je n'ai jamais entendu
de revendications de la part du milieu niçois, concernant
l'ouverture d'une salle à grande capacité. Je n'ai
jamais entendu personne dire : "il n'y a pas de salle à
Nice pour aller voir tel ou tel artiste, tout le monde s'en fout.
L'été les concerts de faisaient au stade Charles Erhmann;
les concerts un peu plus "bourges" se passent à
l'Acropolis. Je n'ai jamais entendu parler non plus de l'effet bénéfique
qu'une telle salle pourrait avoir sur la région.
Par contre il y avait une salle de moyenne capacité qui devait
être ouverte dans ce complexe-là. A l'époque,
l'association Cosmos réclamait une salle de ce type pour
y faire passer les groupes locaux. On ne l'a toujours pas vu… Peut-être
que Nikaïa va s'ouvrir définitivement pour faire comme
à Toulon l'équivalent d'un Zénith Oméga;
mais la seule chose qui soit vraiment utile pour nous, c'est d'avoir
une salle où on peut mettre cinq cent personnes pour assister
au concert d'un petit groupe local.
En ce qui concerne les grandes scènes; s'il n'y a pas une
volonté de la ville et du gérant de la salle de faire
systématiquement jouer des groupes locaux en première
partie d'un artiste international ou national, on ne fera rien.
Et comme ici, c'est les rois du business, il n'y a aucun espoir
car tout le monde s'en fout.
Merci.
Interview réalisée le 30 septembre 2001. Tous droits
réservés à AMB France MUSIC.
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