Interview : Michel Geiss, ingénieur
de mastering. (Suite...)
J.-M. F. : Quelles sont les difficultés que vous
pouvez éprouver pour "coller" à ce que l’artiste
attend comme résultat, et qu’il n’arrive peut-être
pas toujours à exprimer de manière très nette
?
M. G. : Même si cela peut sembler étonnant, il est
assez rare qu’un artiste formule des demandes pour le son d’un mastering.
D’ailleurs, c’est la plupart du temps l’ingénieur de mix
qui lui-même est le garant de la qualité du mastering,
et c’est même lui qui choisit en principe l’ingénieur
qui va finaliser son propre travail, ce qui se comprend facilement.
En fait – il faut être honnête –, à l’étape
du mastering, on ne va pas pouvoir transformer radicalement l’esprit
d’un mix. On en est même très dépendant. Mais
à l’inverse, un mastering inapproprié peut détruire
un mix de qualité.
En fait, après
l’étape du mastering, il arrive qu’on me fasse des réflexions
du genre : « C’est étonnant, j’entends plus les détails
! Quel changement incroyable ! », etc. Quand j’ai travaillé
pour Patrick Bruel, il avait d’abord entendu une version
d’un mix non traité, puis le même morceau que j’avais
masterisé. Il m’a dit : « Michel, c’est incroyable,
ce que tu as fait ! » ; il était vraiment surpris,
parce que lui-même, à son niveau d’artiste accompli,
ne se rendait pas compte à quel point le mastering pouvait
avoir une importance.
P. B. : Vous venez de masteriser le dernier album de Laurent
Voulzy, « Avril », qui vient de remporter une Victoire
de la Musique : pouvez-vous nous expliquer votre travail avec Monsieur
Voulzy ?
M. G. : C’est quelqu’un qui est un peu en marge dans le métier,
sachant qu’il bat tous le records d’opiniâtreté et
de durée pour fabriquer ses albums. C’est un très
grand perfectionniste, et ma collaboration avec lui s’est déroulée
dans ce contexte. Concernant le contact avec lui, le courant est
passé tout de suite. C’est un personnage à la fois
très profond et très simple, deux ingrédients
qui font les grands. Je me suis même vite trouvé des
intérêts communs avec lui, et un réel sentiment
de respect pour sa façon de travailler. Avec Laurent Voulzy,
j’étais loin de me sentir simple prestataire de service,
mais plutôt complice.
J’ai commencé
à le rencontrer en amont avec le réalisateur, Michel
Coeuriot, d’abord pour le single, qui devait être prêt
longtemps avant l’album. Je suis intervenu plusieurs fois à
leur demande pour proposer des modifications des mixes. Quand l’ingénieur
de mastering puisse suivre un projet de cette façon, je crois
que tout le monde peut y gagner, non seulement sur le plan de l’intérêt
personnel pour le masteriseur, mais aussi et surtout pour améliorer
le résultat, notamment grâce au recul qu’on peut avoir
quand on n’a pas entendu pendant des jours ou des semaines une même
chanson.
Certains se le permettent
dans de très grosses productions, aux Etats-Unis, comme par
exemple Bruce Swedien qui est allé plusieurs fois
consulter Bernie Grundman, l’ingénieur de mastering
au cours des mixages, qui lui disait « Bon, il y aurait ça
éventuellement à revoir ». Retour au mix, retouches…
C’est un peu ce qu’on a fait là : on a travaillé d’une
façon, je dirais, très "utile", très
positive. À la fin – processus avec lequel je suis maintenant
relativement habitué avec Michel Cœuriot –
j’ai disposé des mixes voix et instrumental, chacun avec
leurs effets, avec une marge d’intervention confortable pour travailler.
J’ai pu traiter le son de la voix et son placement dans le mixage.
Les compressions/égalisations les meilleures ne sont pas
forcément les mêmes sur la voix ou sur la musique,
et c’est un avantage absolument énorme pour le travail de
mastering quand les deux sont séparées. Car, bien
évidemment, compresser ou égaliser globalement ne
donne pas du tout le même résultat, on le sait bien.
J’en profite au passage
pour rendre un hommage spécial à Hubert Salou,
resté sur place aux commandes de l’Euphonix et du Pro Tools
pendant pratiquement trois ans !
Après cette étape
du premier single, il fallait passer au mastering de l’album. J’ai
disposé d’un délai très court pour faire mon
travail final, mais heureusement, on m’a remis des versions quasiment
définitives au fur et à mesure de l’avancement des
mixes. Les éléments finaux m’ont été
remis le dernier jour, à l’échéance ultime
fixée par la maison de disques ! Deux usines étaient
mobilisées pour produire la quantité de disques prévue
pour la sortie.
Exceptionnellement, pour
ce projet, Michel Cœuriot m’a demandé, avant d’intervenir
sur les masterings, de revoir avec mon recul les mixes en cours,
pour y apporter au besoin des modifications. Dans le temps qui m’était
imparti, j’ai pu intervenir sur le son des voix, et aussi sur différents
éléments du mix.
C’était une expérience
absolument passionnante, et en plus avec des gens d’une dimension
exceptionnelle, pour des raisons différentes : aussi bien
Laurent Voulzy, dans sa dimension d’artiste complet, à la
fois capable de composer, de jouer ses guitares que de régler
les niveaux de voix avec une précision incroyable, que
Michel Cœuriot, très grand professionnel, pour ses compétences
de musicien, d’orchestrateur, d’arrangeur…
P. B. : Est-ce que vous faites du mastering en 5.1 pour DVD,
ou est-ce que vous vous limitez pour l’instant aux albums ?
M. G. : J’en parlais justement avec un collègue tout à
l’heure : ca m’intéresse de plus en plus, mais je n’ai pas
pour l’instant franchi le pas, ni ne me suis équipé
d’un système de monitoring en 5.1 pour pouvoir le faire.
J’ai eu plusieurs propositions, mais j’ai dû refuser ; je
crois que j’y viendrai rapidement, y compris au mixage multicanaux.
Il commence à y avoir une demande des maisons de disques,
et c’est un univers qui me fascine, surtout depuis que j’ai travaillé
récemment sur un projet en DTS pour un musée.
C’est encore un domaine
en pleine effervescence, en pleine période de mise en route
et d’expérimentation. Peu d’ingénieurs sont déjà
habitués, et il n’y a pas encore de réel engouement
dans le public. De plus, les standards ne sont pas encore définitivement
établis : depuis peu, le SACD (Super Audio Compact Disc,
ndla) semble s’imposer et devenir la norme officielle du disque
haute résolution et multicanaux. Pourtant, les matériels
et logiciels au standard du DVD audio on fleuri ces derniers temps.
Le 96 kHz/24 bits est présent partout dans les stations personnelles,
alors que le SACD a un format d’encodage très peu répandu
: le DSD (Direct Stream Digital), un système propre à
Sony et Philips. Pas pour le moment de solution personnelle pour
produire dans ce standard-là.
Différentes raisons
poussent les maisons de disques à soutenir ce standard SACD
: d’une part il leur évite de faire un double inventaire
dans les magasins de disques (la couche 44.1 kHz est dessus de toute
manière, ce qui fait que le CD reste utilisable par ceux
qui n’ont pas de lecteur haute-résolution), et d’autre part,
le système de protection anti-copie est nettement plus sophistiqué
sur le SACD, le disque super audio, que sur le DVD audio.
J.-M. F. : Que croyez-vous que le 5.1, et les autres technologies
multicanaux puissent apporter aux musiciens d’une part, et aux auditeurs
d’autre part ?
M. G. : Je trouve que c’est vraiment un domaine passionnant, et
même extrêmement enthousiasmant : il suffit d’avoir
écouté au moins une fois une réalisation en
multicanaux, même simple, pour se rendre compte qu’il est
après difficile de revenir à une écoute stéréo,
tant on est enveloppé par le son, avec une sensation d’espace…
C’est irremplaçable.
Maintenant, le public
va-t-il adopter ce format ? Ça, c’est une autre histoire
! J’en parlais il y a peu de temps avec l’un des directeurs artistiques
de chez Universal, qui me disait : « Nous, on a encore un
peu de mal à croire que les gens vont s’installer au centre
d’une configuration avec des haut-parleurs disposés de la
façon correcte », ce qui, il est vrai, est LE problème
de base. Je voyais encore il n’y a pas longtemps dans un grand magasin
à Parly II une installation 5.1 de démonstration avec
l’un des haut-parleurs arrière exactement dans l’axe de la
vidéo, et l’autre complètement décalé
sur le côté ! Si, dans les magasins, l’on n'est pas
capable de positionner le système correctement, comment les
gens pourront faire mieux chez eux ? Et je n’ai pas parlé
du réglage correct du niveau entre les haut-parleurs de l’avant
et ceux de l’arrière, le niveau du centre, et celui du vaisson
de graves. J’ai aussi vu récemment une démonstration
de home-cinéma dans un autre magasin, où l’enceinte
centrale dominait tout le reste. Quand on est ingénieur de
mix, qu’on règle certains équilibres à la fraction
de dB près, il y a de quoi s’inquiéter, d’autant plus
si on a pris le risque de les mettre les voix sur le canal central
! C’est moins grave lors de la lecture d’un film, mais tout le concept
artistique d’un CD peut être vraiment dénaturé,
sauf réglages précis à domicile. Et là,
j’ai de sérieux doutes ! C’est le principal obstacle de ce
mode de diffusion, par ailleurs si enthousiasmant.
Autre problème,
et non des moindres : la « consommation » de la musique
s’est enracinée dans notre mode de vie en stéréo,
c’est dans notre culture. Et j’irais même jusqu’à dire
que peu profitent réellement de la stéréo telle
qu’elle a été créée en studio. Alors,
ceux-là auront-ils envie d’aller au-delà ? Ou alors,
on va peut-être créer des images pour la musique, pour
retenir les gens devant leur écran et justifier cette écoute
avant/arrière…
Pour en revenir à
la question sur l’intérêt de la musique en 5+1, quand
je pense à la musique électronique, que j’ai toujours
à l’esprit malgré mon changement d’activité
principale, il me semble évident qu’on a là un champ
de créativité immense. Non pas seulement de pouvoir
disposer des sons entre l’avant et l’arrière, mais aussi
et surtout la possibilité fantastique de créer des
mouvements spaciaux en volume et en timbres. J’avais d’ailleurs
travaillé sur un projet d’instrument multi-canaux, qui n’a
toujours pas vu le jour, la société qui a engagé
ces recherches ayant depuis préféré réorienter
son activité vers des domaines plus industriels. Le projet
est donc resté dans les cartons. Il se basait sur un principe
que j’avais qualifié de « synthèse neuronale
», la génération des sons étant basée
sur de multiples cellules de synthèse interconnectées
de multiples façons les unes entre les autres. Pour l’anecdote,
il y a un certain temps, j’avais été interviewé
par le magasine Keys en Allemagne, et j’avais évoqué
cet instrument qui devait aussi être le premier à permettre
une vraie création sonore spatiale, c’est-à-dire en
5.1. J’ai été surpris d’apprendre plus récemment
et curieusement qu’une société allemande, Hartmann
Music, avait produit un instrument appelé le Neuron, avec
une synthèse qu’elle qualifie à son tour de «
neuronale » - en fait il s’agit là de resynthèse
– et avec, tenez-vous bien, des sorties séparées pour
faire du son en multicanaux ! Je les ai interrogés au Salon
de Francfort sur leurs intentions à ce sujet, et j’ai eu
la confirmation qu’ils comptaient bien agir aussi sur les timbres
en même temps que la position des sons dans l’espace. On y
arrive !
En dehors de ces possibilités
enthousiasmantes en musique électronique, il me semble que
pour susciter un intérêt avec des productions musicales
en multicanaux, on va être confronté à un problème
de créativité : ce n’est pas du tout facile de créer
en 5.1, de savoir ce qu’on va mettre à l’avant, à
l’arrière, au centre ou dans le caisson de graves.
Ceux qui font des disques
commencent à se rendre compte que ce n’est pas facile de
proposer quelque chose d’intéressant en 5.1, de savoir comment
placer les éléments. Ce qui est pour moi évident,
c’est que c’est la musique électronique qui se prête
le plus à ce genre de manipulations, à cette sorte
de "magie". On peut faire tourner des sons, on peut… tout
se permettre. Pas de façon gratuite, bien sûr, parce
que ça peut être complètement inintéressant
et même fatiguant ; mais, par contre, avec des idées,
je pense qu’on peut aller très très loin dans ce domaine,
et apporter quelque chose qui donne envie aux gens de s’équiper.
Au moment où Oxygène
de Jean-Michel Jarre est sorti, les magasins de Hi-Fi s’en
servaient pour faire les démonstrations de leurs chaînes,
tellement la spatialisation stéréo du disque était
marquée. Aujourd’hui, peut-être que le phénomène
va se reproduire avec le 5.1… Malgré mes doutes sur la généralisation
d’une écoute multicanaux dans de bonnes conditions, je suis
conscient qu’on est peut-être à la veille d’une nouvelle
révolution dans la conception et l’écoute de la musique.
P. B. : En tant que professionnel de la musique, que pensez-vous
du développement des systèmes de protection contre
la copie des CD audio ?
M. G. : Une question qui soulève en même temps beaucoup
de problèmes : on voit sortir des albums incopiables sur
PC, par exemple le dernier Céline Dion qui utilise
un système de chez Sony, euh, Key-to-Disc…
P. B. : Key-to-audio…
M. G. : Key-to-audio, c’est ça ! Pardon ! Alors, qu’en penser
? Eh bien, je ne vais pas me faire le porte-parole des maisons de
disques, ce n’est pas mon rôle : ils ont à défendre
leur activité, et éventuellement celle des artistes.
Car c’est un peu le discours des producteurs : trop de copies, et
au bout d’un moment, à la fois maisons de disques et artistes
sont menacés, la poule et l’œuf. Tout cela reste encore à
prouver, parce qu’il n’est pas certain que ceux qui copient les
disques les achèteraient forcément… Mais je conviens
qu’un problème se pose.
En tout cas, l’industrie
du disque constate que la piraterie, la copie illégale, disons,
a augmenté considérablement depuis quelques années,
et on a commencé à assister à une baisse des
ventes, en parallèle avec le phénomène du mp3
qui s’est amplifié. Napster a été un exemple
évident. Sans discuter sur les aspects métaphysiques
de cette question, j’estime que, d’un point de vue de professionnel
et d’industriel, il est compréhensible que les maisons de
disques qui font des investissements assez lourds défendent
leur rentabilité par des moyens qui leur semblent appropriés.
Ca procède d’une logique indiscutable, dans le cadre d’un
système économique, et c’est incompatible avec l’esprit
de gratuité qui s’est développé dans les esprits
depuis quelque temps.
Au niveau de l’utilisateur,
par contre, ça pose des problèmes : je connais des
gens qui écoutent la musique sur leur ordinateur – et ils
sont je crois assez nombreux - et pas sur un lecteur de CD, et qui
ne peuvent pas passer les CDs protégés, sans qu’on
les ait prévenus lors de l’achat de leur ordinateur. C’est
regrettable.
P. B. : J’ai une petite question, en tant que fan de Jean-Michel
Jarre : pour l’album Equinoxe, vous aviez fabriqué un séquenceur
pas-à-pas… Est-ce que vous pouvez évoquer pour nous
les technologies que vous avez été obliger d’inventer
afin de pouvoir jouer cette musique électronique ?
M. G. : Alors si vous parlez du Matrisequencer 250, c’était
un engin assez sophistiqué, qui avait deux fois cinquante
notes. C’était l’aboutissement d’une idée que Jean-Michel
Jarre m’avait suggérée après son séjour
au GRM – le Groupe de Recherche Musicale de Radio France – où
il avait travaillé sur des éléments de synthèse
à matrices. Il avait envie de travailler avec un séquenceur
basé sur le même principe, c’est-à-dire une
matrice percée sur laquelle on pourrait placer des fiches
pour programmer des successions de hauteurs de notes.
Au passage, Jean-Michel
Jarre a toujours eu à l’esprit le rapport direct entre
la forme d’un instrument et l’inspiration musicale. Vaste sujet,
à un moment où l’écran d’ordinateur reste encore
majoritairement le dénominateur commun à de nombreux
instruments virtuels. Mais aussi, de grandes possibilités
de recherches et d’innovations pour le futur.
Sur cette idée
simple d’un séquenceur à matrice, j’ai donc développé
ce Matrisequencer 250 (séquenceur à matrice de 2x50
notes), en poussant le concept au maximum, en ajoutant des fonctions
auxquelles il n’avait pas pensé et qui, par la suite, lui
ont été utiles. Et ce séquenceur a réellement
contribué à sa création musicale, et au «
profil » de plusieurs morceaux, pendant longtemps. Cette approche
de la programmation des séquences, et certaines particularités
qu’avait ce séquenceur, donnaient des résultats très
différents de ce qu’on pouvait entendre par ailleurs.
P. B. : Et l’obligation que vous aviez avec la technologie
de l’époque de fabriquer de nouveaux matériels…
M. G. : Ça n’était pas une obligation : mais plutôt
des solutions qu’on trouvait en fonction des idées et des
besoins. Un exemple : il n’y avait pas de mémoire sur les
synthétiseurs. L’ARP 2600, que j’aimais beaucoup utiliser
pour programmer de nouveaux sons, n’en avait évidemment pas.
On avait des feuilles vierges spéciales, avec une représentation
complète de la face avant fournie par le fabricant, sur lesquelles
on notait tous les réglages, de même que les cordons
qu’on branchait entre modules. Et Jean-Michel Jarre était
toujours très très méticuleux : quelquefois
je lui disais : « Allez, on passe à autre chose, on
fait un autre son », et lui me répondait : «
Attends, attends, attends : on prend note d’abord !». Je lui
disais : « Je le fais ? » et il répondait : «
Non, non, je le fais moi-même » ! Il voulait absolument
être sûr que c’était fait précisément,
il était très précis dans ses relevés.
Donc, pas de réelle
obligation de trouver des solutions techniques, mais plutôt
la débrouille et le bricolage, pour résoudre certains
problèmes. Pour les concerts en Chine par exemple, Jean-Michel
Jarre, qui avait beaucoup utilisé l’écho à
bande dans ses enregistrements, avait besoin de retrouver la même
chose sur scène, bien sûr : c’était un élément
essentiel de sa signature musicale, au même titre que la pédale
de phasing Small Stone (d’Electro Harmonix, ndla). J’avais donc
trouvé une idée pour utiliser un Revox sur scène,
grâce à une pré-programmation de vitesses de
défilement, puisqu’on devait le caler sur les tempos des
morceaux. J’avais fabriqué un petit système assez
simple, que j’avais appelé, comme il se doit, le Jarrispeed,
puisque le variateur de vitesse d’origine du Revox s’appelait le
Varispeed ! Mais en dehors de ces « bricolages », j’avais
effectivement aussi poussé bien plus loin le concept d’instrument
« sur mesure » en réalisant le Matrisequencer,
puis le Rythmicomputer, une boîte à rythmes monstrueuse
par sa taille et la quantité de composants qu’elle contenait.
J.-M. F. : Par rapport à cette période où
l’offre technologique était restreinte et vous poussait à
faire preuve d’inventivité dans votre démarche musicale,
est-ce que vous ne trouvez pas qu’aujourd’hui, avec toute cette
technologie extrêmement puissante et ergonomique mise à
la portée de tous, l’inventivité n’est pas un peu
mise à mal ?
M. G. : Je vais utiliser un mot qui va peut-être vous paraître
bizarre, ce qui me semble avoir joué un rôle déterminant
dans les débuts de la musique électronique, c’est
l’émerveillement. Je crois que c’est commun à tout
ce qui débute dans un domaine particulier, à une période
de découverte. À ce moment-là, si on resitue
les choses dans leur contexte, l’époque des débuts
des synthétiseurs était une période où
l’on découvrait les sons électroniques, et où
l’on s’émerveillait littéralement ! On était
dans un domaine totalement nouveau, et on était des pionniers…
Et ce n’était pas le sentiment d’être pionniers qui
faisait la différence par rapport à aujourd’hui, c’était
simplement le plaisir de découvrir, et l’étonnement
permanent.
Alors c’est vrai qu’aujourd’hui,
tout ça est d’une grande banalité. Les sons les plus
étonnants ont-ils le même pouvoir sur nous ? Je ne
crois pas. Il me semble que ce qui pourrait relancer l’intérêt
pour la musique électronique – et peut-être aussi pour
d’autres formes de musique – est peut-être maintenant la possibilité
de réaliser facilement des versions en 5.1, d’entrer dans
l’autre dimension. On est peut-être au début d’un nouvel
enthousiasme.
P. B. : Vous parliez de séquences tout à l’heure
: que pensez-vous de l’utilisation des samples dans la création
des musiques d’aujourd’hui – tous styles confondus ?
M. G. : Je n’ai pas d’opinion très précise là-dessus
: ce que je constate, c’est qu’il y a mille et une façons
de s’en servir, et, suivant le contexte, d’y recourir soit de façon
innovante soit de façon banale. Le sample, c’est de la matière
sonore brute, utilisable de multiples façons, transformable
à volonté, y compris par resynthèse, ce qui
arrive en ce moment. D’ailleurs, excepté la modélisation
analogique, une majorité de sons électroniques d’aujourd’hui
sont produits à base de samples.
Mais le sample, c’est
aussi le moyen de chercher à reproduire fidèlement
la réalité, et là, ce genre de photocopie sonore
m’intéresse moins. On n’arrive jamais à faire aussi
bien que l’original ! Mais sous certaines formes, l’utilisation
du sampling peut faire partie d’un mode d’écriture, comme
par exemple structurer un morceau à base de boucles rythmiques
sous forme de samples au lieu de faire jouer un batteur… Après
tout, ce n’est que la version actuelle de la boîte à
rythmes… qui avait elle-même remplacé les batteurs
dans beaucoup d’albums prestigieux.
Je pense notamment à
l’album Sauver L’amour du regretté Daniel
Balavoine – album auquel j’avais d’ailleurs un peu contribué
en modifiant son Fairlight II X, un mélange d’ordinateur,
de sampleur et de console de mixage, bref : une machine de "science-fiction"
pour l’époque (adoptée tout d’abord par Peter Gabriel
en 1982 pour « Shot the Monkey », Balavoine
en fut, avec Jean-Michel Jarre, l’un des premiers acquéreurs
français, ndla) ! Le Fairlight reposait entièrement
sur le sampling, avec une approche innovante et même un son
bien spécial dû à son imperfection technique.
Sur cet album Joe
Hammer, batteur de son métier, programmait non seulement
le Fairlight, mais aussi et paradoxalement la Linn-Drum, une boîte
à rythmes (de Linn, ndla) : il n’y avait pas de loops rythmiques,
à l’époque, mais il y avait ça…
J.-M. F. : Pour finir, j’aimerais que vous nous parliez de
Musicrun.com, le site que vous venez de lancer récemment
?
M. G. : Ce projet de site est parti de l’enthousiasme de Ludovic
Gombert, Rédacteur en Chef d’un magazine disparu (Computer
Music), et de son constat du besoin d’information musicale technologique,
en parallèle avec le déclin de la presse spécialisée.
Il a donc décidé de se lancer dans l’aventure d’un
site web et m’a proposé de le rejoindre, pour essayer non
seulement de "fédérer" l’actualité
dans ce domaine, celle-là même dont la diffusion avait
pour support ces magazines, mais aussi pour faire intervenir les
acteurs du métier, aussi bien côté technique
qu’artistique. C’est un défi, et un pari sur l’avenir, puisqu’il
s’agit ni plus ni moins d’un véritable magazine Web vivant,
réactualisé constamment.
Donc, un site sur les
technologies musicales et éventuellement avec des interviews
artistiques, mais pas généralistes. Nous n’allons
pas disperser nos énergies vers des articles sur les têtes
d’affiche, ce qu’AMB fait très bien, s’il n’y a pas de rapport
direct avec l’objet de Musicrun plutôt orienté musique
électronique, production et home studio, déjà
en soi un vaste domaine !
P. B. et J.-M. F. : Et bien merci beaucoup !
M. G. : Merci à vous aussi !
N'oubliez pas de visiter : http://www.musicrun.com