Interview du mois : Renaud Garcia-Fons
Renaud Garcia-Fons est à
ce jour l’un des plus grands virtuoses de la contrebasse. Sa technique
impressionnante, il la met au service de la musicalité, de
la vie qu’il sait insuffler à sa musique. Chacun de ses albums
est un pur moment de bonheur, qui nous montre cet instrument qu’est
la contrebasse sous un jour que nous ne lui connaissions pas jusque-là ;
chaque opus est un voyage dans un univers sonore aux confins de
la musique classique, du jazz et des musiques extra-occidentales…
Dans un café parisien, Renaud Garcia-Fons
a accepté de répondre à nos questions :
rencontre avec ce musicien d’exception…
Jean-Marc F. : Comment, dans ton parcours
de musicien, es-tu arrivé à la contrebasse ?
Renaud Garcia-Fons : J’ai commencé
à en jouer à 16 ans, après avoir fait un tout
petit peu de piano, mais surtout de la guitare classique. J’ai dû
jouer de la guitare de l’âge de 7-8 ans jusqu’à l’âge
de 14 ans ; dans le même temps, je jouais dans des groupes
de Rock, de musique « non-classique »…
Et puis à 16 ans, j’ai donc commencé
la contrebasse, après une période de deux ans où
je continuais à faire de la musique mais sans être
fixé sur un instrument en particulier. J’avais arrêté
la guitare classique parce que je n’y trouvais pas de lien entre
la musique que j’écoutais ou la musique que j’avais envie
de faire et ce que j’apprenais. Certainement à tort, d’ailleurs,
mais à cet âge-là j’avais une vision différente
de celle d’aujourd’hui.
J’ai hésité un moment entre la
contrebasse et la batterie, mais très vite la contrebasse
l’a emporté, d’autant que j’avais eu l’occasion d’essayer
l’instrument, qui m’a immédiatement bouleversé :
ç’a été une révélation. Très
rapidement j’ai commencé à prendre des cours. J’ai
écouté des enregistrements de François Rabbath,
que j’ai rencontré et avec qui je prenais des cours de temps
en temps, en plus des études au conservatoire qui m’ont mené
au Prix inter-conservatoires de la ville de Paris.
Après cette formation classique, au cours
de laquelle j’ai également suivi un cursus d’écriture,
j’ai commencé à travailler par moi-même, tant
du point de vue professionnel que d’un point de vu d’étudiant :
je travaillais seul, je me suis défini mes propres méthodes
de travail…
J.-M. F. : Qu’est-ce qui, finalement,
au-delà de l’instrument, t’a amené à la composition ?
Était-ce fortuit, était-ce quelque chose de »prémédité«
dès le départ ?…
R. G.-Fons : En fait la composition
m’a toujours intéressé. Dès le début,
très jeune. J’ai même des enregistrements qui datent
de quand j’avais onze/douze ans, où je faisais mes mélodies,
mes harmonies… J’avais de petites compositions, déjà.
Et puis je suis passé rapidement par l’écriture,
parce que j’ai démarré le solfège et tout ça
assez tôt, donc j’avais le réflexe d’écrire
ce que j’entendais. Même plus que d’enregistrer, d’ailleurs.
J’ai des cahiers, de vieux cahiers qui me restent, de l’époque…
J.-M. F. : Une vocation assez précoce,
donc… Et est-ce que le fait d’avoir par la suite trouvé »ton«
instrument t’a permis plus de chose à ce niveau-là ?
R. G.-Fons : Ben, pas vraiment, en
fait !… (rires) Parce que la contrebasse, c’est quand même
un instrument… je ne sais pas si on peut dire : « ingrat
» (sourire) mais… ce n’est pas un instrument qui, comme ça,
permet une grande vélocité ni une grande liberté,
disons. Contrairement à un pianiste, par exemple, qui va
pouvoir tout de suite plaquer des accords, ou ne serait-ce que faire
un accord à la main gauche et une mélodie à
la main droite… Si on veut composer sur un instrument, il vaut mieux
jouer du piano, de l’accordéon, ou de la guitare…
C’est donc pour ça que je travaille pas
mal la composition "à la table" : je note
ce que j’entends et après je le développe. Je ne passe
pas par la contrebasse, sauf pour certaines choses très spécifiques
à l’instrument. Par exemple, la majeure partie de l’album
Navigatore n’a pas été du tout composée
à la contrebasse : j’avais plutôt fais ça
dans le train, dans l’avion…
J.-M. F. : D’ailleurs, je trouve que
ça se sent à l’écoute que ça n’a pas
été écrit à l’instrument…
R. G.-Fons : Oui, c’est vrai que
c’est un album qui n’est pas vraiment tourné vers la contrebasse,
à part deux ou trois passages…
Alors en fait, j’élabore mes compositions
par l’écriture, et tout est sur ordinateur : ce qui
fait qu’après, pour que les musiciens puissent écouter
et se faire déjà une idée assez précise
de ce que ça va donner, tout est séquencé.
Ça permet de faire un travail progressif…
J.-M. F. : Concernant ton premier
opus, Légendes, comment s’est passé
le »déclic« avec les personnes du label ?
R. G.-Fons : En fait, Matthias Winckelmann,
le directeur de MGA, m’a vu jouer un concert solo en Allemagne,
au Festival de Börst ; à l’époque, j’avais
déjà fait mon premier album chez un label français,
qui s’appelait Thelonious et qui depuis n’existe plus malheureusement.
J’ai eu un très bon contact avec lui, il avait vraiment bien
aimé le concert… À l’époque, je jouais occasionnellement
avec Rabih Abou Khalil, qui était déjà chez
Enja, et j’ai donc contacté tout simplement Matthias
Winckelmann, en lui disant que j’avais un album en tête :
et il m’a dit ok, voilà…
Le premier album chez Enja a été
Alborea, et puis comme la maison Thelonious
a mis la clé sous la porte, ils ont racheté les droits
de Légendes, ce qui fait que ça a donné
un deuxième souffle à cet album…
J.-M. F. : J’ai maintenant une question
sur un point plus "technique" qui doit intéresser
et intriguer la plupart des gens qui te connaissent et qui connaissent
tes albums : pourquoi la cinquième corde à ta
contrebasse ? Est-ce un besoin ressenti au départ ?
R. G.-Fons : Il y a en fait une raison
très simple : avec cette corde supplémentaire,
c’est de chercher à avoir un instrument peut-être un
peu plus complet. La cinquième corde, ça facilite
certaines choses et ça en complique d’autres, d’un point
de vue technique. C’est vrai que ça n’ajoute qu’une quarte
de plus à la tessiture, dans le fond… Mais pour ce qui est
de l’harmonie, de certains doigtés, ça offre d’autres
possibilités ; et je ne suis pas attaché à
une idée figée de la contrebasse.
J’avais envie d’avoir un outil qui corresponde
à mes besoins, à mes attentes musicales. J’ai eu très
tôt cette envie, en fait. Mais par exemple, j’ai enregistré
l’album Légendes sur une contrebasse à
quatre cordes.
Mais quand j’ai eu cette première contrebasse
cinq-cordes, je n’ai jamais plus joué que sur elle, jusqu’aujourd’hui.
C’est devenu… naturel ; je ne me pose même plus la question…
(sourire)
J.-M. F. : Est-ce que ta formation
de guitariste n’a pas eu, sinon une incidence sur ce besoin, au
moins des avantages techniques ?
R. G.-Fons : Oui ! C’est-à-dire
que j’aime bien cette idée d’un instrument qui ferait un
peu le lien entre plusieurs musiques que j’aime, entre la guitare
flamenca, les instruments à archet… C’est un instrument qui
est au cœur de plein de choses que j’aime. Enfin, dans mon imaginaire…
(sourire)
J.-M. F. : Encore sur un plan technique :
j’ai été stupéfait, quand j’ai écouté
ta musique pour la première fois, par ta maîtrise du
spicatto* ! J’ai même hésité
longtemps en pensant que ce n’était pas de la contrebasse,
mais un instrument à plectre, type oud ou luth… Est-ce que
tu en fais une "spécialité maison", ou pas
particulièrement ?
R. G.-Fons : Disons que, comme je
l’utilise, ce doit être assez personnel, je pense… Maintenant,
je ne sais pas tout ce qui s’est fait jusqu’à aujourd’hui…
Cette technique de l’archet jeté, comme ça, est utilisée
en musique classique au violon ou au violoncelle ; Rabbath
l’utilise à la contrebasse, mais il me semble dans une intention
musicale différente. C’est vrai que j’ai développé
ça petit à petit, je crois avant tout en référence
au oud, c’est vrai, et à la musique orientale. Parce que
j’avais ça dans l’oreille. Finalement, chaque instrument
a certainement un potentiel d’être un peu universel, donc
on a toujours un peu ce rêve d’avoir un instrument qui permette
d’accéder à plein de musiques et de sonorités
différentes…
J.-M. F. : L’exemple le plus caractéristique,
je trouve, reste ton album Oriental Bass, dans
lequel tu ouvres vraiment les possibilités de ta contrebasse
selon cette optique d’universalité sonore…
R. G.-Fons : Oui, mais dans Navigatore,
par exemple, il y a beaucoup de gens qui croient qu’il y a de la
guitare électrique, à un moment donné :
dans le morceau » Bolbol ", on peut effectivement
reconnaître comme un chorus de guitare électrique,
mais c’est de la contrebasse, avec là – quand même !
– un effet de son saturé…
En fait, j’ai joué le chorus avec un son
purement acoustique, et c’est au mixage qu’on a essayé ça.
À l’initiative d’ailleurs de Romain Frydman, l’ingénieur
du son. On peut déjà sortir beaucoup d’harmoniques
avec l’archet, si on joue vers le chevalet (ponticello)
: et comme j’avais été dans ce sens-là, et
dans le sens de phrases assez guitaristiques, il m’a proposé
d’utiliser une distorsion, et ça m’a tout de suite emballé.
Je me suis dit que ça donnait un point culminant à
ce morceau, une espèce de folie, comme ça, qu’on attend
pas, sur ce rythme traditionnel qu’on trouve en Iran, en Irak, au
Kurdistan…
J.-M. F. : C’est bien là qu’on
voit les multiples influences qui se marient dans ta musique… Qu’est-ce
qui, à ce propos, t’a donné l’envie de recourir à
l’accordéon dans tes compositions ? Comment toi et Jean-Louis
Matinier avez vous commencé à travailler ensemble ?
R. G.-Fons : C’est à la fois
une histoire d’amitié humaine et musicale : on s’est
rencontré il y a maintenant plus de douze ans, et on a tout
de suite senti, compris, qu’on avait des inspirations musicales,
des influences, des idées en commun ; et puis des instruments
assez complémentaires…
Quand j’ai rencontré Jean-Louis, j’avais
déjà une idée : je m’étais dit
que si un jour je devais monter un quartet « jazz »
– entre guillemets – il faudrait qu’il y ait deux basses (moi jouant
à l’archet), une batterie, et un instrument harmonique qui
soit le contrepoids de l’archet. Et j’avais pensé à
l’accordéon. Dans la semaine suivant le jour où j’ai
rencontré Jean-Louis, je lui ai proposé de faire ce
quartet qui est devenu Alborea.
Effectivement, il y a entre le son de l’accordéon
et le son de la contrebasse jouée arco une possibilité
de fusion sonore qui est assez magique…
J.-M. F. : Est-ce que tu pourrais
évoquer la genèse de ton dernier album, Navigatore ?
R. G.-Fons : C’est vrai que ça
peut paraître un peu mystérieux ; je vais essayer
d’en dire quelques mots… Pour moi, le fond de cet album, c’est l’histoire
d’un parcours spirituel. Je dédie cet album à ceux
qui ont su, qui savent ou qui sauront guider les hommes sur le chemin
de la Lumière, c’est-à-dire de la connaissance, de
l’humanisme, des valeurs que tout être, au fond, aime.
Cet album est donc dédié à
ces grandes figures, avec l’idée que nous avons plusieurs
existences : j’ai voulu faire le film de quelques existences
comme ça, en musique. On parcours un chemin, et un peu comme
un navire qui revient à bon port, on parvient à un
aboutissement, à un perfectionnement, à un enrichissement
après être passé par plusieurs existences, que
j’ai décrites en musique. Le thème est à la
fois imaginaire, et il est en même temps en rapport avec une
idée qui me touche, qui est celle que nous nous perfectionnons
et que nous avons plusieurs parcours à notre actif… C’est
donc l’âme qui voyage ; le corps n’est qu’un habit…
J.-M. F. : C’est vrai que cet album
– j’allais dire « comme à ton habitude »
– est un mélange inspiré de sources extrêmement
diverses, souvent extra-européennes, d’ailleurs ; est-ce
que c’est un intérêt que tu as toujours eu ?
R. G.-Fons : Je l’ai eu très
tôt, c’est vrai. C’est assez dur d’expliquer pourquoi, en
fait… C’est vrai que j’ai une oreille éduquée par
toutes sortes de musiques : dans mon milieu
familial, déjà, on écoutait des musiques
très diverses. Pas de la musique orientale, mais on écoutait
du flamenco : c’est distinct, mais ça sensibilise un
peu l’oreille.
Par la suite j’ai étudié un peu
la musique indienne, la musique latino-américaine ;
et puis il y a tout le »bagage« de la musique classique,
disons depuis la musique médiévale jusqu’à
la musique contemporaine. Le jazz bien sûr ! Tout ça
a joué, c’est évident…
J.-M. F. : Quels sont tes projets
à venir ?
R. G.-Fons : Je pense que je ne vais
pas me lancer dans un album vraiment orchestral tout de suite. J’ai
envie de faire un album davantage centré sur la contrebasse,
avec quelques pièces solo, et puis des pièces sur
une base de trio contrebasse - guitare flamenca – percussions, avec
des invités, des intervenants…
C’est toujours difficile d’en parler avant, tant
que ce n’est pas prêt, mais c’est plutôt quelque chose
de cet ordre qui est en gestation, pour l’année prochaine,
je pense…
J.-M. F. : Et sur le plan de la scène
?
R. G.-Fons : Sur le plan de la scène,
il y a pas mal de choses qui se passent, en France et à l’étranger :
je tourne avec le Navigatore Quintet, en octet aussi. En
trio, maintenant, avec Antonio Ruiz « Kiko » à
la guitare flamenca et Negrito Trasante qui tient les percussions…
Il y a toujours le duo avec Jean-Louis Matinier…
Je vais aussi avoir une création solo,
dont je peux déjà donner le titre : « Pilgrim »,
qui aura lieu à Boulogne-sur-Mer au mois d’octobre prochain…
Sinon, j’ai maintenant un site ! (sourire) L’adresse est
: http://www.garcia-fons.com
…
J.-M. F. : Merci beaucoup pour ces
réponses !
R. G.-Fons : Merci à toi !
(*spicatto : technique
de jeu avec l'archet qui consiste à le projeter sur les cordes
perpendiculairement à celles-ci : l'effet est un son net,
qui autorise une vélocité élevée et
un phrasé rapide pour qui le maîtrise...)
Discographie :
Légendes (label Enja) : 1993
Alborea (label Enja) : 1995
Free songs (label Hopi) : 1996
Oriental Bass (label Enja) : 1997
Fuera (label Enja) : 1999
Acoustic Songs (label Hopi) : 2000
Navigatore (label Enja) : 2001
Site officiel : http://www.garcia-fons.com
Site officiel du label : http://www.enjarecords.com/GARCIA-FONS.htm
Jean-Marc F.