Concert : Deep Purple et Lynyrd Skynyrd (29
Juin 2003 - Zénith de Paris)
Avant même que la première note ne soit
jouée, l’atmosphère était très, très
chaude pour ce dernier concert européen de la tournée
commune des deux géants Deep Purple et Lynyrd Skynyrd,
dimanche 29 juin au Zénith de Paris. Une température
absolument étouffante règne dans la salle sold-out
(belle performance, soit dit en passant, vu la date), où
l’on ruisselle tant et plus. La moyenne d’âge du public dépasse
sans doute les 30 ans et les plus jeunes sont là accompagnés
de leurs parents.
Lynyrd Skynyrd ouvre les amabilités. Ils sont neuf
sur scènes, dont trois guitaristes (Gary Rossington, membre
fondateur, l’ex-Blackfoot Rick Medlocke et l’ex-Outlaws Huguie Thomasson),
un pianiste, et deux choristes. Et tout de suite leurs intentions
sont claires. Leur southern-blues-boogie-rock, qui fête ses
30 ans de carrière et le nouvel album "Vicious Circle",
est là pour botter les fesses.
Mais l’ambiance a du mal à décoller. Lynyrd reste
assez méconnu en France et souffre toujours d’une image ambivalente
(et d’ailleurs mal comprise…), celle d’un combo qui affiche fièrement
ses racines du sud des Etats-Unis. Le backdrop est d’ailleurs aux
effigies mêlées des drapeaux confédérés
et étoilés.
Les solos constituent souvent des moments où l’attention
d’un public se relâche. Là, il en va tout au contraire.
Les six-cordes (dont une customisée aux couleurs d’un célèbre
whisky !) ne cessent de se renvoyer la balle et scotchent le public.
Puis le tempo baisse au quatrième morceau et arrive la première
grosse émotion : "Simple man", dédié
au bassiste Leon Wilkeson, récemment décédé.
Son remplaçant est une remplaçante et, au revers de
son instrument figure un portrait du disparu.
Le chanteur Johnny Van Zant pointe plusieurs fois le ciel, geste
qu’il effectuera encore souvent par la suite, et avec une émotion
visible, en hommage implicite à Wilkeson, mais aussi à
son frère Ronnie Van Zant (premier chanteur du groupe), au
guitariste Steve Gaines et à sa femme Cassie, tous trois
tués en 1977 avec leur tour manager dans un crash d’avion,
ainsi qu’au guitariste Allen Collins, mort en 1990 des suites d’un
accident de voiture. Ce qui n’empêche pas les rescapés
de prendre plaisir à être sur scène, de blaguer
entre eux. Sans pour autant sauter partout ni se départir
d’un professionnalisme peut-être un poil trop marqué.
L’oiseau se déchaîne
Lynyrd Skynyrd ne se contente pas de jouer sur ses anciennes
gloires ("Gimme three steps" ou "What’s your name"
sont quand même de la partie) et montre que la gnack est toujours
présente. Enfin, car un tube est un tube, "Sweet home
Alabama" déchaîne le Zénith, qui chante
le refrain à gorge déployée. Le groupe disparaît
quelques minutes et nous offre l’autre titre de son répertoire
qui a fait le tour du monde, notamment grâce à un des
plus beaux solos du rock, le poignant "Freebird". Ça
démarre comme une ballade, histoire d’une séparation
("Coz’ I’m free as a bird / And this bird you cannot chain"),
puis les trois guitaristes se relaient et, sans toutefois retoucher
la chose, offrent un feu d’artifice extraordinaire de puissance…
hélas gâché sur la fin par un son défaillant,
sans qu’on sache s’il s’agit d’un problème technique, ou
si les hurlements et applaudissements de la foule ont fini par couvrir
les enceintes et par saturer les micros. Commentaire après
coup d’une fille de 18 ans, venue avec ses parents pour Deep Purple
: "Je ne sais pas qui c’était mais c’était super
!"
Johnny Van Zandt avait souhaité dans une récente
interview à un magazine français bien du plaisir à
Deep Purple pour passer après "Freebird".
Malgré toute l’estime que l’on porte au bonhomme, il faut
bien avouer qu’il s’est fourré le micro dans l’œil. En déboulant
avec "Highway star", le quintet anglais lance la grosse
cavalerie d’entrée et déchaîne un tout acquis
à la cause de ce hard-rock classieux et aux longs passages
instrumentaux. Comme quoi il n’y a pas que les groupes de djeunz
pour foutre le feu à une salle. Renverser un Zénith
en quinze secondes n’est pas à la portée du premier
venu et Deep Purple est, justement, tout sauf le premier venu.
Le combo ne choisit pourtant pas la facilité. Il embraye
sur un morceau issu de "Purpendicular" (1996), le premier
album avec Steve Morse à la guitare. Un signe qui ne trompe
pas. Car l’ex-Kansas et Dixie-Dregs est tout simplement devenu la
pièce maîtresse de Deep Purple.
Et pourtant ! Le claviériste Don Airey, qui remplace Jon
Lord, tient la forme -il s’offrira un solo sympathique mais dispensable
avec notamment le thème de "La Guerre des Etoiles"
et la sonate en la majeur "à la turque" de Mozart.
La basse de Roger Glover se passe allègrement de guitare
rythmique tant son relief et sa présence dépassent
les bornes (ceux qui voyaient en Steve Harris, d’Iron Maiden, le
bassiste ultime, ont dû rentrer à la maison sur les
genoux).
C’est le jeune qui tricote
La voix de Ian Gillan est tout simplement extraordinaire de puissance,
dans les graves comme dans les aigus. Aussi lui pardonnera-t-on
ses escapades backstage pendants certaines parties instrumentales
(ça lui permet de changer de chemise !), ou ses prises de
tambourin alors qu’il ferait mieux de jouer de l’air-guitar. A la
batterie, Ian Paice, qui fête ce soir ses 55 ans, assure l’air
décontracté, sans frapper comme un sourd.
Quant à Steve Morse, c’est le grand huit, space-mountain
et le train fantôme à lui tout seul. Les anciens ne
sont que sourires et sollicitude pour le jeunot (48 balais). Il
respecte les parties originelles de Richie Backmore (qui, soit dit
en passant, sort un nouvel album de folk médiéval
avec sa dulcinée Candice, sous le nom de Blackmore’s Night)
et tricote en plus et sans arrêt des solos renversants, tirant
de sa guitare des sons venus d’ailleurs. C’est lui qui prend le
relais pour laisser souffler ses compères, insère
des tas de références, tripatouille comme si sa vie
en dépendait, avec une fluidité et une facilité
écœurantes.
Avec le risque d’en faire trop. Ainsi de ce pot-pourri durant
lequel il aligne des riffs piqués aux Beatles, aux Who, aux
Gun’s’Roses, à AC/DC, aux Blues Brothers, à Hendrix
et même quelques notes de "La Marseillaise"… Est-ce-ce
vraiment utile ? Quand on a Deep Purple sur scène, on a envie
d’entendre du Deep Purple.
Peut-être faut-il y voir une stratégie ? Car après
cette démonstration qui, au passage, assure un facile succès
public, le groupe semble vouloir dire : "Bon, ça, vous
connaissiez, c’était sympa. Mais nous, on a ça en
réserve…" Le "ça" en question désignant
rien de moins que l’un des (le ?) riffs les plus célèbres
de tout le rock, celui de "Smoke on the water".
Comment décrire l’état dans lequel ce morceau plonge
Zénith ? Pourtant mille fois entendu (et même sans
doute trop), il est repris en chœur, chanté, que dis-je ?
hurlé, scandé. Et Ian Gillan ne se prive pas d’encourager
le public. Une fois encore les bras se lèvent pour taper
des mains. Diantre ! Si le baron Seillière voyait ces types
sur scène, c’est à 80 ans qu’il nous foutrait la retraite…
Râlons un coup
On en dira pas autant du titre du prochain album (intitulé
"Bananas") présenté en avant-première.
Heureusement, Steve Morse commence par soliloquer quelques minutes.
Vous en connaissez beaucoup, des gratteux capables d’imiter le chant
des baleines puis de fracasser un solo détonnant ? Après…
aïe… Une espèce de mièvrerie slow-rock qui semble
calibrée pour cartonner aux Etats-Unis, sans originalité.
Sacrilège ! La salle accueille poliment, sans plus. A la
différence d’un "Speed King", qui permet à
Ian Gillan de montrer qu’avec son air débonnaire de quinqua,
il dévorerait tout cru en une seule bouchée tous les
candidats au concours de l’Eurovision et se curerait les dents avec
les L5.
Le seul rappel s’appuiera sur deux autres titres d’anthologie,
"Hush" et "Black knight". La messe est dite
et c’est le diable en personne qui est monté en chair pour
le sermon.
Bref, un très bon concert. Seulement. J’attendais mieux.
Plus long : 1h30 quand on s’appelle Deep Purple et qu’on cloque
ci et là des interludes solos, c’est beaucoup trop court.
De plus, comme avec Lynyrd, tout cela donne le sentiment d’être
un peu trop rôdé (érodé, dirons les mauvaises
langues). Ils sont souriants, ils s’amusent. Très bien. Mais
ils ont en face d’eux un public fidèle, qui a tout de même
craqué au minimum 40 euros (pour une place dans la fosse)
-sans qu’un quelconque matériel de scène justifie
ce prix. Au rayon arnaque, signalons aussi le t-shirt spécial
30ème anniversaire de Lynyrd à 50 euros au stand de
merchandising.
Le son non plus n’a pas été à la hauteur.
Au début du set de Lynyrd, le piano est sourd et la grosse
caisse bien trop en avant. Une sonorisation inadaptée, qui
aurait mieux convenue à un concert de métal, ce dont
il ne s’agissait pas. Même topo avec Deep Purple. Bien que
l’on entendît distinctement chacun des instruments, le tout
crachait et restait très brouillon, au point d’agresser au
lieu d’être simplement énergique. Et j’ose à
peine parler des lights.
L’ensemble me laisse donc un petit goût d’inachevé.
Même si entendre le même soir le solo de "Freebird"
et "Black knight" tient quand même un peu du rêve
éveillé.