Artiste du mois :
David Sire.
C’est autour d’un café, dans une
ambiance « entre amis », que nous avons rencontré
David Sire et son accordéoniste Vincent Peirani. L’auteur-compositeur-interprète
a accepté de répondre à nos questions, de se
livrer un peu, d’une manière très ouverte et sans
faux-semblants …
Quelle est la formation avec laquelle tu évolues ?
Le groupe est constitué d’un accordéon
(Vincent), d’un Violon Alto (Cécile Grenier), d’une Contrebasse
(Étienne Charbonnier), d’une deuxième Guitare (Frédéric
Bouchain) ; la première guitare, c’est moi en fait. Et je
suis au chant. Tout est acoustique : le résultat a donc des
couleurs assez chaudes
L’idée de cette formation m’est
venue quand j’ai écouté le Cuarteto Cedroñ
: j’ai vu ce quintette-là en concert, et j’ai voulu réunir
quelque chose de ce type autour de moi. Progressivement, j’ai contacté
des gens ; il y a eu des rencontres, soit à la suite de coups
de téléphone, soit simplement par hasard… Je n’exclus
d’ailleurs pas d’ajouter des percus sur certains trucs, au mois
pour un album.
Ce que j’ai essayé de faire, c’est de
privilégier le rapport humain au sein du groupe, même
si c’est dans une démarche « auteur-compositeur-interprète
» et si c’est mon nom qui est mis en avant. Je crois qu’il
y a une « pâte » ; sur scène, ça
se sent, il y a une vraie chaleur… Quand j’y pense, c’est peut-être
la chose que j’ai le mieux réussie…
Quand as-tu fait tes premiers pas ?
C’était en 1997 : j’ai commencé à jouer
avec José, l’ancien accordéoniste qui depuis est parti
au Brésil. Ensuite Cécile est arrivée : on
a commencé à travailler sur des premières compos
- qui sont des "premières compos", donc c’est vrai
que quand on les écoute, on s’amuse bien… Je ne crache pas
dessus du tout, tu vois, mais c’est vrai que ça a beaucoup
mûri depuis.
La première date qu’on a vraiment
faite, c’est en juin 98, au théâtre Clavel, dans le
19ème ; après on a joué dans des petits cafés-concerts,
et on a eu une expérience assez régulière avec
le théâtre du Tourtour.
Tu t’inscris donc dans une démarche « live »,
de « spectacle vivant »…
Ouais, ben… Si je fais ça, ce n’est pas pour
moi : les raisons profondes qui font qu’un jour on se dit : «
Je me mets à écrire des chansons et je vais les chanter
», pour moi en tout cas, sont tournées vers les autres
d’une certaine manière. J’écris des chansons, donc
il y a tout de suite l’idée de les partager avec quelqu’un.
L’idée du partage n’est pas non plus poussée à
l’extrême, c’est pas « Angélique » ! (Rires)
Il y a aussi certainement un besoin de reconnaissance, une envie
d’être aimé, mais comme tout le monde dès qu’on
a une démarche un peu « artistique », avec ou
sans guillemets d’ailleurs…
Cela dit, on a quand même envie de faire des
enregistrements studio, on a fait un cinq titre… Mais c’est vrai
que quand je me suis mis à la musique, je ne me suis pas
dit : « Je vais avoir un support tout de suite ». C’est
confirmé aujourd’hui comme idée : je vois l’évolution,
la maturité qu’on acquiert au fur et à mesure des
mois ; parfois, au bout de trois concerts, il y des choses qui ont
beaucoup progressé. Ça ne sert à rien d’enregistrer
trop tôt non plus : je préfère qu’on tourne
et que ça réponde, que l’on soit « tous à
fond » dans le répertoire, que ça donne des
idées, que l’on trouve vraiment une direction. Je crois que
c’est normal au début de tâtonner un peu : les idées
directrices viennent au fur et à mesure. Là-dessus,
l’enregistrement est intéressant pour moi comme outil de
travail.
Là on arrive, au bout de trois ans, à
un moment où ça devient aussi intéressant comme
moyen de promotion, pour se faire connaître : il y a un répertoire
cohérent, il y a suffisamment de titres pour faire un album…
Je crois qu’il y a un esprit qui commence à émerger,
des paternités que moi j’ai digérées et qui
étaient vachement présentes au début dans les
textes, les mélodies et même dans la voix. Je n’ai
pas eu à « tuer le père », mais c’est
vrai que j’ai eu un rapport à Brel qui a été
un peu difficile à un moment, parce que je me sentais un
peu happé par quelqu’un que j’ai écouté énormément
à un âge auquel ça exerce justement une paternité…
Cette période actuelle correspond avec l’arrivée
de Vincent, et c’est bien tombé, parce que j’ai commencé
vraiment à me trouver depuis une petite année : je
commence à savoir ce que j’ai envie d’écrire, envie
de dire, et la manière dont j’ai envie de le faire. Ce qui
m’intéresse le plus pour l’instant, c’est d’arriver à
capter le plus d’énergie possible sur scène, et à
être généreux… C’est par là que j’ai
envie d’aller, en creusant ce côté un peu décalé
qui commence à émerger dans les textes…
Tu viens d’évoquer l’influence de Brel ; y en a-t-il
d’autres ?
Les influences ont été musicales au départ
: il y a eu pas mal de tango que j’ai écouté à
un moment ; c’est ce qui fait que j’ai choisi ce type de formation,
une sorte de « tilt ». Il y a eu une période,
quand justement j’ai voulu lâcher Brel dont je me sentais
trop proche, où je n’ai plus écouté grand chose.
Là, je retrouve depuis deux une écoute beaucoup plus
régulière, beaucoup plus curieuse…
Les gens dont
je me sens le plus proche aujourd’hui… Ce sont des gens comme Thomas
Fersen ; clairement. Je l’ai revu en concert il y a dix jours, et
c’est vrai que c’est lui par ce qu’il fait et par l’état
d’esprit dans lequel il le fait : la couleur des textes, etc… Je
pense que ça m’influence dans mon écriture, quelqu’un
comme ça.
Après, c’est vrai qu’il y a des « Grands »
derrière : je disais Brel, mais il y a aussi Brassens, Barbara,
un peu Ferré, le Gainsbourg du début… - pas de la
suite, mais c’est vrai que le Gainsbourg du début m’a plu
beaucoup. Voilà. Mais je trouve que c’est assez difficile
de dire les influences que l’on a…
Vincent : Mais il y a aussi l’approche au niveau de la
musique : le truc, c’est que chacun apporte quelque chose de personnel.
Là, tu parles surtout par rapport au texte…
David : Oui, c’est vrai… Au niveau de la musique, il y
a une vraie dimension amicale : mon souci était de laisser
le plus de place possible aux interventions des instrumentistes,
qui sont des musiciens à part entière ; ça
ne va pas sans poser quelques problèmes parfois… Mais du
coup on a des couleurs classiques, car tous sont des musiciens classiques
au départ, ce qui assure une bonne maîtrise technique
, mais qui permet aussi d’écrire des choses assez chiadées.
Après, quelqu’un comme Fred, l’autre guitariste du groupe,
amène une couleur manouche au niveau des rythmiques parce
qu’il est à fond dedans en ce moment. Ou comme Vincent qui
arrive avec son accordéon : là, c’est le Jazz qui
pointe le bout de son nez…
C’est vrai que les influences personnelles de chacun des musiciens
donnent des idées : les arrangements sont signés d’une
écriture assez commune, ce qui prend parfois un peu de temps.
Mais du coup, ça « fuse » un peu : il y a des
propositions qui viennent à me surprendre par rapport à
ce que j’apporte moi au départ ! J’amène une matière
brute, la mélodie harmonisée et les paroles : mais
je ne me sens pas arrangeur… Les arrangements sont essentiellement
le travail des musiciens qui m’accompagnent. (À Vincent)
Tu veux compléter sur les influences ?
Vincent : En fait, c’est
ça : David apporte la base ; après, pour tout ce qui
est travail d’écriture, nous proposons des choses, et lui
nous dit - c’est quand même sa musique - : « Oui, ça,
ça me plaît ; ça, ça ne me plaît
pas… »…
David : Effectivement, c’est vraiment comme
ça que ça fonctionne. Il y a des échos par
rapport à la matière que j’apporte : parfois ça
colle, parfois non - selon ce que je sens -, et c’est là
que je fais un choix. J’ai quand même une idée précise
de ce que j’ai envie d’entendre ; mais c’est vrai qu’il y a pas
mal de dialogue à ce niveau.
Et parfois, comme je te le disais, on me propose
des choses auxquelles je n’avais pas du tout pensé : c’est
super d’arriver à être surpris par quelque chose que
tu as toi-même créé au départ…
Vincent : Et en plus on a l’oreille de Yannick…
David : …Oui ! C’est vrai qu’il y a deux autres
personnes avec nous qui sont importantes. Un ingé-son, Yannick
Cayuela, qui travaille au studio Acousti, et qui nous rend énormément
de services… Il nous a permis d’enregistrer deux maquettes chez
lui, il nous suit, il nous sonorise pendant les concerts, etc. Il
a une présence très discrète, mais il a une
très bonne oreille. Et surtout il a du goût, je crois,
et quand il sent que quelque chose ne le fait pas, il le dit direct
; et c’est souvent intéressant, dans le sens où il
n’est pas impliqué artistiquement. Son rapport à ça
n’est pas passionnel…
Vincent : C’est une approche d’auditeur…
David : Oui, c’est ça ; et du coup,
les conseils sont justes. L’autre personne, c’est Véronique
Claudel, qui est une éclairagiste qui a travaillé
avec Mano Solo notamment. Elle bosse avec nous pour tout ce qui
est lumières : pour le dernier spectacle au Tourtour, elle
a fait une création lumières pour nous… C’est une
fille super, qui est prête à nous donner un peu de
son temps et de son argent au départ, parce qu’elle y croit…
Ça, ça m’amène finalement à
une chose fondamentale dans la démarche, qui dépasse
le côté artistique : c’est le souci que j’ai de structurer
tout ça comme il faut, parce qu’on est dans une démarche
professionnelle.
Pour en revenir aux inspirations, il y a aussi des
influences de lecture : chez Prévert, chez d’autres poètes
également, et dans pas mal de romans contemporains. Il y
a des types comme Jean Echenoz ou Jean Rouaud qui écrivent
avec un regard particulier sur les situations ; c’est vrai que dans
ce que j’écris, je fais souvent attention à des petites
situations que je vais essayer d’attaquer par un côté
un peu décalé. C’est la manière dont j’ai envie
de continuer d’écrire : capter des choses, même simplement
des dispositions d’objets, que je vais réussir à condenser
dans une petite phrase, avec quelque chose d’assez incisif et toujours
avec un regard un peu amusé…
Il y a donc pas mal de « sources » assez
diverses, mais tu as une idée précise de ce que tu
veux obtenir ; arrives-tu à prédire en quelque sorte
l’évolution esthétique de ton travail ?
Ce que je sens arriver, c’est que l’accompagnement derrière
va devenir un véritable quintette, sachant qu’il est possible
que je lâche la guitare au bout d’un moment. Ce n’est pas
résolu encore, c’est assez compliqué, parce que… qu’est-ce
qu’on fait de soi quand on n’a plus de guitare ? C’est aussi une
protection. Mais c’est vrai qu’en voyant Fersen en concert, on voit
à quel point un corps qui parle bien peut faire décoller
un concert. Quintette ou quartette, je pense qu’il va y avoir une
sorte de rapprochement, quelque chose de plus cohérent.
Je pense qu’il va aussi y avoir des couleurs Jazz de plus en plus
marquées, mais pas trop non plus. Justement, c’est ça
qui m’intéresse chez Vincent, et chez les musiciens qui m’accompagnent
en général : quand ça va trop loin pour moi,
par rapport à mon oreille ou ce que j’ai envie d’entendre,
je le dis… Il ne s’agit pas que chacun déballe tout n’importe
comment…
Oui, il ne s’agit pas de faire une somme d’individualités…
David : Oui, voilà.
Vincent : Et puis même : il faut que ça reste
avant tout « David Sire » ; c’est sa musique, on n’a
pas à prendre le dessus…
David : Ça, ça y est, ça
se met en place : la direction est donnée par ce que j’écrit,
par la manière dont j’ai envie de le chanter et de le faire
entendre.
L’autre évolution se situe au niveau de ma
voix : je pense qu’elle va continuer à beaucoup mûrir
dans les mois qui viennent, tant sur le plan du timbre que sur la
manière de « prendre » la voix. Plus ça
va, plus je recherche une voix la plus naturelle possible, pas vraiment
goguenarde, ni vraiment désabusée… mais quelque chose
dans ce goût-là.
Est-ce que tu penses que tu t’inscris dans ce qui pourrait
être une sorte de « nouvelle chanson française
» ?
Non, je crois que c’est autre chose. Les gens me
disent que ma musique leur fait penser à tel ou tel groupe
ou personne, on me donne des noms… Je ne m’y retrouve pas. Donc,
de l’extérieur, c’est possible qu’il y ait des échos
; mais dans ma tête, si effectivement il y a des choses qui
paraissent proches, je sais que je vais plus loin dans la direction,
et je sens que ça ne va pas être ça. Je ne me
sens pas pour l’instant faisant partie d’une famille qui aurait
une manière de chanter ou de faire de la chanson.
Vincent : Parce que d’un certain côté,
c’est quand même une musique assez intime, avec un petit côté
humour noir, et pas mal de décalage. Et puis il y la cohérence
du quintette par rapport à d’autres groupes qui tiennent
plus du collectif.
David : Alors ce côté «
décalé » que j’ai déjà évoqué,
c’est ce qui émerge en ce moment, et s’il y a une direction,
c’est celle-là. J’ai écrit au début des choses
graves, mais j’aime bien faire les choses avec le sourire.
Vincent : C’est vrai que dans le répertoire
de David, parmi les premières chansons, on trouve des choses
assez graves, assez mélancoliques… Mais justement, maintenant,
ces histoires de « Fausse Blonde » et ce genre de choses
apportent beaucoup d’humour.
David : Oui, de l’humour un peu léger
: je ne suis pas un comique, mais ça ne me dérange
pas d’amuser un peu les gens. Et puis c’est jamais gratuit, il y
a toujours quelque chose derrière, des endroits qui grincent
un peu et sur lesquels j’ai envie de mettre le doigt.
Cela dit, j’ai aussi envie de pouvoir exprimer les
choses de manière assez directe, tout n’est pas décalé
dans ce que je fais. C’est surtout dans l’écriture, le fait
d’assembler des mots et des musiques qui vont sonner ensemble.
Avant, j’étais dans une période de
correspondance totale : texte triste, musique triste ; texte gai,
musique gaie. Ce ressort qu’est le décalage est quand même
plus intéressant à creuser, il autorise une écriture
plus fluide.
Qu’est-ce que tu voudrais éviter de faire ?
S’il y a vraiment quelque chose que je n’ai pas envie de faire,
c’est de la « chanson engagée », tel qu’on le
comprend. Ce n’est pas que je ne sois pas engagé dans mes
chansons, mais pas politiquement ni pour telle cause ou telle idée
particulière… S’il y a un engagement, c’est pour une certaine
idée de la vie et du sourire, mais ça c’est plus une
manière de vivre…
C’est plus un engagement dans la manière d’envisager
les choses…
Oui c’est un état d’esprit…
Vincent : Mais même par rapport aux chansons : ce
sont des situations, mais ça reste aussi assez personnel,
des choses qu’il a vécues lui-même, à quelques
exceptions près. À savoir dans « Fausse Blonde
», ou « String Léopard », où il
est parti dans une sorte de délire. Mais dans la majorité
des cas, ses chansons…
David : … parlent de moi, de la vie comme je la reçoit.
C’est toujours plus ou moins déformé par rapport à
l’expérience brute de départ. En fait, ce que je crois
que permet l’écriture de chansons, c’est justement de sortir
d’un rapport à soi trop narcissique…
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Jean-Marc . F