JACQUES BREL
Qu’il soit le “Jacky”encore insouciant ou
le “Grand Jacques” désespéré ; qu’on l’appelle
« phoque hilarant » (son totem scout) ou qu’il se nomme
lui-même « cheval » - Jacques Brel, pourfendeur
des idées toutes faites, du « comme-il-faut »
et du moutonnage ; Brel, l’inlassable juge de l’oubli de soi et
de la bêtise, est avant tout l’homme de l’Amour : un missionnaire
du coeur et de la main tendue.
Né le 8 avril 1929 à Bruxelles, dans
une famille francophone très « comme-il-faut »
de la petite bourgeoisie industrielle flamande, Jacques Brel était
prédestiné à un avenir moelleux au sein de
la cartonnerie paternelle. Enfant silencieux et timide, très
proche de “la maman”, il se rendait vers son avenir comme le garçon
frêle part à la guerre quand la guerre gronde, comme
la fille sage se donne au mari choisi pour elle par ses parents
ou consent docilement à prendre le voile alors qu’elle ne
voit dans le Ciel qu’un noir ou bleu sans fin et n’imagine en «
Dieu » qu’un Père-Noël sans hotte...
En effet, Brel errait et se traînait tel un
zombie. Relativement étranger à cet univers familial
où l’avait jeté un hasard cellulaire (Brel s’obstinait
à penser la vie comme un exceptionnel « accident biologique
»), il déambulait dans l’enfance sans comprendre rien
aux scènes que lui jouaient les adultes (cf. Mon enfance),
se refusant déjà, mais sans en prendre pleinement
conscience, au joug de l’étiquette et au poids de la tradition.
Car tout ce que fit Brel, le long de son trop court passage en ce
bas-monde (il mourra à 49 ans des suites d’un cancer du poumon),
ne fut, en vérité, que rejeter et déchirer
le sacro-saint moulage dans lequel il avait été pris
- et la plupart des autres hommes avec lui - et qui aurait dû
pour jamais lui tenir lieu, outre d’écorce, de consistance.
Sans relâche, il lutta contre la domestication, la prudence
et l’ensommeillement, l’économie de soi, le chiche, la sécurité,
la peur de manquer, la peur d’oser, la peur d’être - bref,
il lutta fièrement contre ce qu’il appelait, d’une manière
générale, la « bourgeoisie ». Pour résumer
“Brel”, il suffirait de dire que lorsqu’on lui demande quel
est son idéal, il répond « essayer » ;
que le héros qu’il a choisi pour étoiler son existence
et lui conférer un orient n’est autre que Don Quichotte,
un chasseur de moulins, un gardien de rêves, un infatigable
fervent et défenseur de l’Impossible.
Sa vocation, Brel la découvre au Collège
de l’Institut St-Louis, où il pratique le théâtre
avec une petite troupe d’élèves. Mais ses professeurs
ne le stimulent guère, le jugeant par trop expansif et démonstratif.
A quinze ans, il écrit une première nouvelle et quelques
textes en prose, puis s’essaie aux vers et à la chanson.
Mais comme l’école n’est pas son fort (l’institution scolaire
est, dans son principe même, bien trop limitatrice et a-fantaisiste
pour séduire un tel esprit libertaire - dut-il le regretter
par la suite ! cf. Rosa et Au suivant), il rejoint dès ses
18 ans son frère et son père à la cartonnerie,
en tant que “commercial”. C’est à cette époque que
les choses se gâtent ; Jacques comprend que le piège
sédentaire et l’étau social se referment sur lui -
et quelle allégorie de l’enfermement, plus sinistre et plus
dérisoire qu’un carton ? Une de ces suprêmes ironies
du sort !...
Entre deux projets délirants pour échapper
à son destin (Brel pense sérieusement à monter
une affaire d’élevage de poulets...), il milite à
la « Franche Cordée », un groupe de jeunes bénévoles
d’inspiration “catholiques de gauche” et en devient même président
en 1949. A leurs côtés, il court les routes de Belgique
pour présenter chaque dimanche, aux hospices et centres hospitaliers
de la région, de petits spectacles de variétés
d’où émanent ses premières chansons : le Diable
; Il peut pleuvoir ; Il nous faut regarder ; Sur la place ; Dites,
si c’était vrai. Il y rencontre Miche, l’épouse en
1950 et devient père l’année suivante de France, l’aînée
de trois filles - les trois seuls enfants qu’aura jamais Brel. Mais
parallèlement à sa vie de famille, à la cartonnerie
et à ses activités “militantes”, Brel goûte
à la scène et aux planches, d’abord dans le cadre
des fêtes paroissiales puis, dès 1953, dans des cabarets
bruxellois tels que la Rose Noire ou le Coup de lune. En février
de cette année, il enregistre (pour la branche belge de Phillips)
une première maquette 78 tours à l’attention des radios
locales et des directeurs de théâtre et de salles de
spectacles. Par miracle, l’un de ces exemplaires parvient à
l’oreille de Jacques Canetti, producteur parisien chasseur de talents
et faiseur de prodiges - c’est lui qui a lancé Brassens.
Il convoque donc Brel à Paris, pressentant le génie
de ce jeune garçon atypique, éblouissant de vérité
et de justesse de ton. Durant quinze jours, Brel s’essaiera aux
« Trois baudets » (le cabaret de Canetti) où
l’accueil est plutôt aride. Son allure gauche et paysanne,
ses « bondieuseries », ses « r » excessivement
grattés agacent l’assistance. Pourtant, Canetti sait qu’il
a trouvé un diamant dans cet « abbé Brel »
(tel que le surnommera affectueusement Brassens) ; et Brel, de son
côté, conjecture que c’est à Paris que l’attendent
la gloire et la vie.
Cela dit, ce n’est pas le goût des paillettes
et du strass, ni non plus une quelconque faim d’honneurs et de reconnaissance,
qui poussent Brel à chanter et à monter sur scène.
Il l’expliquera plus tard, s’il chante, c’est qu’il a « mal
aux autres » ; mais pas entre treize heures et treize heures
cinq, pas après les journaux du soir, pas parmi les bancs
d’ouailles moralisées pour un dimanche, et que le curé
laisse aller aveuglément au monde, le coeur propre et la
poche légère, une fois confessées, grondées
et communiées (cf. Grand Jacques). Brel pousse des cris,
des cris de souffrance, de douleur, des cris d’amour, de com-passion.
Il cherche sa voie dans un monde et parmi des êtres, auxquels
il trouve plus de noblesse que de mesquinerie, plus de tendresse
que de venin. Mais il y a de la mesquinerie, mais il y a du venin...
Et toute la faiblesse de Brel - ou, paradoxalement, sa force - est
de croire en l’Homme ; de vouloir coûte que coûte, et
de manière inconditionnelle, voir en lui la beauté
; de le postuler, quel qu’il soit, capable de “grandeur”, capable
d’accéder à un idéal d’humanité qui,
s’il n’est pas atteint sur terre, doit au moins être visé
pour que l’existence ait un sens. Aussi, Brel est-il sans pitié
envers les individus qui se trahissent eux-mêmes, préférant
se laisser aller au penchant naturel du vice, de l’égoïsme,
de la médiocrité...
Ayant donc tout “planté”(parents, femme, enfants
et cartons) et s’étant fait couper les vivres par son père,
Brel entame piteusement la course aux cachetons, égrainant
les cabarets de la capitale, parmi lesquels « l’Ecluse »
et « l’Echelle de Jacob ». Mais partout le public le
boude. On aime certaines chansons, on n’aime pas le chanteur...
En 1953, Jacques Canetti le met en contact avec Juliette Gréco,
éblouie et abasourdie par la présence scénique
et le talent d’interprète de ce grand gars si vivant, aux
mains si grandes, aux yeux si ardents. Elle lui prend Le Diable,
une chanson splendide, étonnante, mais « trop difficile
à défendre » pour un inconnu. C’est elle qui
la fera connaître et entraînera pour une part Brel dans
le sillon de sa popularité. Cela n’empêchera pas toutefois
l’échec de son second album (un huit titres contenant notamment
Le Diable, Sur la place et Grand Jacques), et la raillerie de la
presse française qui, à l’issue de sa tournée
d’été avec Philippe Clay et Catherine Sauvage, lui
conseille de reprendre comme il est arrivé l’un de ces «
excellents trains pour Bruxelles »...
Mais Brel ne se décourage pas. Il retravaille
ses textes, évacue les facilités d’écriture,
les lourdeurs et les poncifs, cherche une plus grande clarté,
un style plus direct, authentique, spontané. Il veut faire
concis et universel ; il multiplie donc les images (ex. : «
les femmes pleuvent » dans J’arrive), tord la langue (avec
lui, diront ses coéquipiers, même lorsque ça
ne rime pas ça passe), conjugue les noms communs et invente
autant de néologismes qu’ils lui simplifient la tâche
et peignent clairement son propos (apparaîtront, ainsi, des
verbes aussi joyeux que « toupir », « frérer
», « derrièriser », « variéter
», « tirebouchonner », « colimaçonner
»,....). Sa rencontre avec François Rauber, en 1954,
est déterminante. Ce jeune pianiste classique, diplômé
du Conservatoire et qui gagne sa pitance dans la Variété,
va lui enseigner le solfège et des rudiments d’écriture
et d’harmonie, prendre en main l’arrangement et l’orchestration
de ses pièces, mais encore, va l’accompagner et le persuader
de lâcher sa guitare... Cette idée toute bête
(mais qu’il eut bien du mal à faire entendre et accepter
!) sera à l’origine de la libération du jeu scénique
de Brel, jusqu’alors planqué derrière son instrument
et plutôt timoré... Parallèlement, Brel sort
un nouvel opus, d’où émerge un premier succès
radiophonique tonitruant : Quand on n’a que l’amour. Il vole même
la vedette à Philippe Clay dont il doit assurer la première
partie de spectacle à l’Olympia !... Sa « carrière
» est lancée et il se lance à corps perdu dans
les réjouissances de la scène, enchaînant les
tournées, les représentations, les galas et les loges.
Ce faisant, Brel se forme une troupe de fidèles compères
et amis : il est rejoint d’abord par le pianiste Gérard Jouanest,
qui lui composera de nombreux morceaux et deviendra son accompagnateur
exclusif en concert (François Rauber prenant lui-même
la tête de l’orchestre, en Studio comme en salles), puis par
André Grassi, André Popp et Jean Corti pour l’accordéon.
Avec l’Orchestre de François Rauber, ils tournent
comme personne, dépassant allègrement un Brassens
ou un Hallyday ; Brel est infatigable, inépuisable, intarissable
- on le retrouve en France, mais également en Afrique du
Nord ou au Canada, puis en URSS, aux Etats-Unis, en Israël,
au Liban,... partout où il est réclamé, Brel
se déplace et chante. Et cependant qu’il donne tout ce qu’il
peut donner (les spectacles le mettent à la torture : il
ne peut pas rentrer sur scène sans en avoir vomi de trac),
il forge son art, peaufine et parfait. L’Olympia de décembre
1958 marque sa consécration : Brel arrache ses textes à
la profondeur de ses tripes ; il vit chacune de ses syllabes jusqu’au
bout de ses doigts, doué pour cela d’une voix très
bien placée, très en avant, aussi claire que profonde,
aussi droite que la voix parlée, et d’une diction à
toutes épreuves. Brel sue, il est « lyrique »
: l’on « voit au moins ses dents si l’on ne sent pas son coeur
». Rien, il ne lâche rien. Chaque note compte, chaque
respiration, chaque ponctuation, chaque silence, chaque lettre et
jusqu’au “e” muet des fins de phrase qu’il ne laisse jamais choir.
Présent à l’extrême, Brel vit la moindre larme,
le moindre rire, éprouve chaque parcelle de sensation et
de sentiment qu’appellent ses personnages... Ne serait-ce qu’à
cet égard, il devient un monstre de la Chanson, parce qu’il
est inimitable et donc incontournable. La Valse à mille temps,
Ne me quitte pas (1959), puis Les Bourgeois et Le plat Pays (1962),
hisseront définitivement sa popularité au rang d’un
Brassens ou d’une Piaf.
Au milieu des années 60, Brel, à la
cime de son ouvrage, donne jusqu’à 300 concerts par an -
voyez ce qu’il reste de repos à ses cordes vocales et à
son coeur d’agneau ! -, parmi lesquels trois Olympia triomphaux
: octobre 61, février 63 et octobre 64 où il crée
Amsterdam, qu’il est obligé de chanter à deux reprises
le soir de la première tant le public est endiablé...
Moins “bons-sentiments” et plus déchiré qu’au temps
des vaches maigres et de la Franche-Cordée, Brel s’entoure
de prénoms qui sont autant d’icônes de la misère
humaine et de l ’épreuve de soi. Il y aura Jef, le poivrot
pitoyable, et que le désespoir a presque anéanti (1964)
; Fernand que nul n’attend et qu’aucune âme n’escorte en son
ultime demeure (65) ; il y aura Isabelle (59), Marieke (61), le
soleil-Frida (Ces gens-là, 1965) ; les garces de Clara (61),
Fanette (63) ou Mathilde (64) ; les indifférentes Madeleine
(64) et Germaine (Les Bonbons, 64 et 67) ; Zangra (62), l’infortuné
; et tant d’autres encore jusqu’au Jojo de 73 et que Brel s’apprête
à retrouver - quoiqu’il ne l’ait, à vrai dire, jamais
perdu... Brel chante à travers eux la grandeur de l’Humanité,
aussi vaine que grandiose, belle à pleurer, monstrueuse à
s’esclaffer ! Il chante leur effort, leur essai ; il chante leur
gloire à même leur faiblesse et leurs larmes, leur
défaite ou leur déchéance. Car la réussite,
le triomphe importent peu à Brel s’ils ne sont l’apogée
d’aucune faim et d’aucun parcours. Tout ce qui vaut pour lui n’est
que l’envie, le désir, la quête, la recherche, la poussée,
l’avancée, le projet, le trajet, le mouvement... Brel chante
l’espoir profond qui anime tout homme, tout ce qui le fait palpiter,
vibrer, résonner. Il chante les héros, c’est-à-dire
les conquérants et de préférence les conquérants
de l’Impossible - d’ailleurs, ne le sont-ils pas tous, et nécessairement
? Entreprendre quelque chose qui nous sorte de cette vie stupide,
fainéante et somnambule ; essayer d’aller autre part, viser
un ailleurs meilleur et vivant ; et voici déjà un
héros !
Brel nous dit : Ecoutez ce petit quelque chose splendide
qui brûle au fond de vous, et retrouvez cette lumière
que vous vous êtes empressés de voiler parce qu’on
vous la disait dangereuse, pernicieuse, illusoire... Il nous dit
: N’ayez plus peur d’être grands, n’ayez plus honte d’être
beaux et d’appeler sans fin autre chose que ce simple être-là,
dérisoire et grotesque, dont on vous a appris qu’il était
tout et le plus cher, et que vous craignez donc de perdre, au point
de ne plus être rien qu’un poids mort qui s’ennuie et dont
la seule occupation est de tenir intact son lopin de terre, de fermer
les rideaux, les volets, les fenêtres pour préserver
son bien - mais quoi ? Du matériel, du superflu, ce qui ne
vaut rien et qu’un incendie ravagerait en moins de deux heures ?
Brel chante pour réveiller les hommes. Il nous demande :
Qu’est-ce qui compte réellement pour vous ? Depuis combien
de temps n’avez-vous pas ouvert vos mains et desserré les
liens de votre coeur impénétrable ? Combien de cendre
et de poussière s’est lentement amoncelée dans votre
jardin intérieur, sur votre sourire, pendant que vous faisiez
briller les meubles du logis ? Tout le restreint et tout lui pèse,
cet autour de lui compassé, étriqué et plat,
toujours calculé. Les individus qui s’interprètent
entre eux plutôt que de se laisser envelopper, immerger par
la différence de l’autre qui les épouvante, les répugne
(Cf. Les fenêtres). Voilà contre quoi se bat Brel :
contre ce qui rabougrit l’homme. Mais souvent, nous fourvoyons-nous
quant à ses intentions...
Ce que l’on prend, ainsi, pour du fiel et de la colère
n’est jamais plus qu’un cri d’alarme et, paradoxalement, d’espoir,
dans la multitude désabusée. Brel n’est pas un «
anti-bourgeois » au sens strict de l’appellation, mais il
est effrayé par tout ce qui tourne autour des conventions
et par leur effet narcotique et anesthésiant. Se recroqueviller
dans la bourgeoisie et s’y endormir, c’est déjà renoncer
à sa destination suprême, ruiner la promesse grandiose
dont l’homme est porteur. Car le bourgeois est celui-là qui
ne cherche plus à contenter que de petits désirs et
plaisirs égoïstes, « les plaisirs vils »
dit Brel (C’est comme ça), directement frappés de
mort et de viduité. Qui ne vit que pour son confort et ne
voit pas plus loin que le carré de terre dans lequel il s’est
enfermé, qui n’a plus comme point de mire que sa petite
maison, sa petite auto, son petit travail, sa petite famille (qu’il
n’aime pas), ses petites idées sur tout et sur rien contractées
dans l’enfance ou chopées au fil de la mode pour faire bien
(et qu’il s’est surtout gardé de remettre en cause...), celui
qui ne possède rien d’autre que cela, s’est détourné
du bon chemin, de la juste ligne (S’il te faut, Le moribond, Les
bourgeois, Ces gens-là). Ne restent aux bourgeois que la
joie de médire sur leurs quelques voisins et de juger le
monde du haut de leur existence pâlement “vertueuse” et de
leur balcon gris (La parlote, Les fenêtres, Le tango funèbre,
Les moutons).
On le croit misogyne, il n’est que profondément
masculin, épris de liberté, avide d’espace, d’aventure,
de voyages, de transformation,.... Les femmes le retiennent, le
limitent dans son énergie et dans sa créativité,
cherchent à le détourner de son ambition et d’affaiblir
sa volonté à coup de ruse et de mensonges - la force
du sexe faible, dit-on... (cf. Les biches, Les filles et les
chiens, Mathilde, Grand-mère, Vesoul, Les remparts de Varsovie,
Le lion). Elles sont le principe même du maternage, du repos,
de la prudence, de la passivité, de la contemplation, et
ce principe entre en contradiction foncière avec tout ce
que l’homme aspire à devenir. Or - et ce sera peut-être
sa seule certitude -, ce qui cesse d’être en mouvement, cesse
à la fois de vivre... L’homme qui se résoud est comme
un malade ou un vieux précoce. Brel ne cessera pas de dépeindre
cette difficulté du rapport hommes / femmes, cette fatale
mé-compréhension, ce “ratage”... Les hommes s’ennuient
dans leur foyer (cf. Pourquoi faut-il que les hommes s’ennuient
? : « Pourtant piétinent les épouses / Que les
enfants ont pris au piège ») et c’est souvent, pense
Brel, par lâcheté et pas bourgeoisie, que ces derniers
rechignent à s’extraire du monde féminin qui les dévore
et les annihile...
On le croit anti-Flamands, il n’est qu’une aiguille
qui vient leur piquer les fesses, qu’un diablotin armé d’une
fourche : il déchire et rudoie pour mieux réveiller
ceux qu’il n’estime, finalement, pas encore tout à fait morts
- sinon, à quoi bon s’acharner ?... C’est parce qu’il se
sent le gardien de sa terre natale et de cette ascendance dont il
est profondément fier (Marieke, Le Plat Pays, Mon père
disait) ; c’est parce qu’il a l’esprit humide, brumeux et nostalgique,
l’âme grise et incertaine des ports de pêche de son
enfance (J’aimais, Il neige sur Liège, Les Désespérés,
L’ostendaise) ; c’est parce qu’il se sent la rudesse froide et sèche
des peuples du Nord (Amsterdam, La bière), que Brel crache
avec autant de fougue et de hargne sur les flamingants. Parce que
leur nationalisme et leur conservatisme, leurs bagarres de clochers,
leur bataille linguistique désuète, leur incapacité
à s’entendre entre eux et leur tendance idiote à prendre
leur lutte pour le nombril du monde, « défigurent »
la Belgique et la tournent en ridicule (Les flamandes, Les bonbons,
Les f...).
On le croit incroyant et anti-clérical, il
n’est qu’anti-superstitieux, croyants circonstanciels et routiniers
de la messe (La dame patronnesse, Les bigotes). Tourmenté
- torturé, devrions-nous peut-être dire ? - par la
question divine, Brel est en proie à un ressassement perpétuel
et que l’on pourrait voir comme un duel intérieur : d’un
côté, s’abandonner à la croyance serait une
marque de faiblesse et de lâcheté, car la foi pure
et dure elle-même une simple recherche pantouflarde de réconfort
et de consolation ; mais d’un autre côté, refuser de
croire reviendrait à effacer en soi tout espoir de grandeur,
renier tout ce que Brel sent au fond de son coeur et qui ne demande
qu’à éclater et briller de mille feux. Si donc Brel
veut croire, il veut croire par-dessus les croyants, croire par-dessus
les troupeaux humains aux regards si vides et si froids, si creux
et transparents qu’on peut voir à travers. Brel veut croire
comme l’enfant (à l’âge où l’on ne croit pas
seulement pour faire comme ses parents), qui ne prie pas pour ‘faire
joli’ ou remplir piteusement sa pauvre existence de chimères
et de superstitions, mais parce qu’il sent quelque chose en
lui de meilleur et de bon. Il n’entend pas s’arrêter aux seuls
dogmes mâchés en cours de Caté’, ni - Oh ! Jamais
- rentrer dans le rang de la bonne morale qu’il exècre (cf.
: La Statue). Car la foi n’est jamais pour Brel un antidote ou un
gri-gri : s’il s’agenouille parfois ce n’est pas pour gagner son
tribut vers le Ciel et son asseoir près du Bon-Dieu, et s’il
se confesse quelquefois, ce n’est pas non plus pour mieux se vautrer
dans le vice et baver ses laideurs à peine l’Eglise a clos
ses portes derrière lui.
Comme il le chante dans Le Moribond, Brel, s’il «
n’[est] pas du même chemin » que les prêtres et
les catholiques, « cherch[e] le même port » qu’eux.
Car ce qu’il poursuit avant tout et appelle de toutes ses forces,
n’est que l’Amour suprême et la paix absolue entre des hommes
qui n’ont de cesse de se taper dessus, que de bafouer et limiter
leur promesse de beauté - et les hommes de foi parmi eux
(cf : La colombe ; Caporal Casse-Pompon ; Vivre debout ; Les Singes).
En ce sens, on peut dire de Brel que quelque chose en lui converge
avec l’esprit chrétien, et plus précisément
avec le centre même de la Révélation chrétienne
: l’idée même de l’Homme, de sa place au sein de la
création et de son rapport avec l’absolu. Et quand bien même
il resterait en lui un doute, un je-ne-sais quel relent d’agnosticisme
et de défiance (sûrement parce qu’il confond le Christianisme
avec les catholiques), Brel aspire à croire - à croire
parce que c’est merveilleux, et pas seulement conventionnel, à
croire parce que c’est beau, et pas seulement décoratif (Dites,
si c’était vrai ; Je prendrai). Or, si pour l’Eglise, le
Christ est Dieu qui s’est fait homme, Dieu qui s’est mis à
la hauteur des hommes et qui a choisi de devenir fini, déterminé,
limité, et le plus pauvre et faible parmi tout le peuple,
pour nous révéler que dans cette condition même,
amoindrissante et négatrice, il demeurait divin et tous les
hommes avec lui ; alors l’Eglise tout entière porte le message
de la grandeur humaine, de l’infinie liberté de l’homme au
coeur même de sa soumission nécessaire à la
finitude. Nous n’entrerons pas là dans des détails
qui alourdiraient et assombriraient considérablement notre
propos, mais en ce sens précis où le Christianisme
doit être perçu comme une religion de l’Humanité
(parce qu’elle prône la hauteur et la dignité de l’homme
plutôt que sa bêtise et sa servilité), Brel peut
proprement être dit « chrétien », puisque
visant cet idéal d’humanité commun à la chrétienté.
Tel est donc simplement ce que Brel exprime dans
sa langue, lorsqu’il dit que « Dieu c’est les hommes »
; car il n’entend pas là que Dieu est un mirage, une invention
des hommes contre l’inconnu et la peur. Ce que Jacques Brel avance,
c’est la présence dans l’homme d’une étincelle, d’une
trace, d’une lueur de « divinité », de grandeur,
d’absolu, gisant à même nos coeurs, et qui n’a rien
à voir avec la dévotion stupide, le renoncement, la
superstition, le bon-sentiment superficiel et d’apparat, ou la bonne
conscience (cf. L’homme dans la cité). Mais, en retour, c’est
parce que Jacques Brel croit sans faille en l’homme, parce qu’il
lui voue une confiance parfaite et un amour total, qu’il ne
lui pardonne aucun abandon de lui-même dans la médiocrité
(Qu’avons-nous fait, bonnes gens ; Pardons ; J’en appelle ; Le Bon
Dieu). Car, dans la mesure où tout un chacun est libre de
sa destinée ; dans la mesure où rien ne nous tombe
jamais du Ciel et que c’est à chaque homme que revient de
transfigurer son existence et de lui donner sens, chaque homme est
entièrement responsable de son devenir. Brel le postule fermement
: tout être en ce monde a sa chance, parce qu’il est pleinement
libre et guidé seulement par lui-même : nous sommes
ce que nous nous faisons, nous devenons ce que nous visons, et cela
parce que nous avons tous pouvoirs en nos mains...
Est-ce à voir en Brel un rêveur et un
utopiste, un idéaliste un peu fou et trop sentimental, déconnecté
du monde concret, de la réalité sociale et des vrais
enjeux personnels ? Tel n’est pas mon avis. Et il n’est qu’à
prendre le temps de se poser et d’écouter quelqu’une de ses
nombreuses chansons, pour ressentir la profondeur de vérité
à laquelle nous ouvre son propre regard. En voulant tout
vivre pleinement, et jusqu’aux instants et aux choses de la vie
les plus humbles et les plus modestes, Brel nous achemine vers une
perception plus fine et plus juste, plus pertinente et attentive
du monde extérieur. Par ses mots, nous redécouvrons
ce qui s’étalait depuis si longtemps sous nos yeux et dans
lequel nous ne décelions plus rien que d’ordinaire et de
banal. Avec ce regard pétillant, toujours plein d’émotion
et d’émerveillement, Brel laisse éclore un univers
sans gnan-gnan ni fleurettes, mais où il est encore permis
d’espérer... Il sait comme nul autre regarder les choses
et les trouver belles, mais sa vision n’est jamais mièvre,
falote ou seulement esthétique. Parce que Brel vit pleinement
son rapport à ces choses qui se donnent à lui et qu’il
refuse obstinément de passer à côté d’elles,
de les manquer. Tandis que nous nous coulons dans une existence
pré-taillée par le monde moderne, Brel s’arrête
et regarde. Et cette position qu’il prend face au monde n’est pas
un endormissement ; car quiconque prend le temps de regarder vraiment
est plus actif et plus vivant que n’importe lequel de ceux qui s’agitent
et fourmillent sans raison. L’« action » dont nous parle
sans cesse Brel serait donc moins de l’ordre d’une agitation que
d’une communion à soi-même, un mouvement intérieur,
une perpétuelle remise en cause de soi par rapport aux autres,
par rapport au monde. Et c’est bien le Graal qu’il poursuit à
travers la chanson...
Cependant, fidèle à son engagement
envers le public et à sa foi indéfectible dans la
sincérité, Brel décide, en octobre 1966, de
faire ses adieux aux frous-frous et au Music-Hall. Craignant, comme
il le dit, d’être « devenu habile » et de savoir
tricher avec ses sentiments, Brel s’éclipse donc progressivement
sous la relative incrédulité de son auditoire, persuadé
qu’il reviendra vite, si du moins il s’arrête... Il honore
l’année 67 ses derniers contrats en France et au Québec,
et le 16 mars de cette année, laisse retomber sur lui le
rideau d’un ciné’ de quartier, à Roubaix. Néanmoins,
s’il estime sa source poétique et thématique tarie,
s’il décrète n’être plus capable que de rabâchages
et que d’un pillage de son propre écrit, Brel n’en
demeure pas moins avide de sensations et en quête d’idéal.
Ayant découvert à New York une comédie musicale
qui mettait en scène le Don Quichotte de Cervantès,
il signe l’adaptation française de The man of la Mancha (L’homme
de la Mancha) et reprend le rôle principal sur les scènes
bruxelloises d’abord (automne 1968), puis dans la capitale française
(de janvier à mai 69). Emouvant dans les mots d’un autre,
Brel - interprète né - goûte pour de bon à
la comédie... Une fois saluée et enterrée sa
« carrière » de chanteur le 17 mai 69 (soit 2
ans jour pour jour après ses Adieux à Roubaix), Brel
s’adonne donc au cinéma, d’une part comme acteur (Les risques
du métier ; La bande à Bonnot ; L’emmerdeur ; Mon
oncle Benjamin ; L’Aventure c’est l’Aventure ; etc...), puis, sans
grand succès, comme metteur en scène et réalisateur
avec Frantz (où joue Barbara) en 72 et Far West en 73 - deux
bides commerciaux.
Brel se cherche et ne se lasse pas de se redéfinir...
Une première opération du cancer en 75 le persuade
de s’évader pour une traversée du monde à bord
de son voilier l’Askoy. Dix-sept mètres de long à
partager à trois : Brel, l’une de ses trois filles, et Maddly,
sa dernière alliée et compagne, sa dernière
chance... Ils découvrent en cours de périple la Polynésie
et l’Archipel des Marquises où Brel s’installe avec Maddly
dans une cahute typique de l’île d’Atuona, dépourvue
d’électricité et de tout ‘confort’ made in Europa.
Retiré du monde, il goûte aux plaisirs simples de cet
espace languissant, irréel et paisible, apaisant. Mais tout
à la fois, se lance en avion dans des allers-retours Marquises
/ Tahiti pour aider au ravitaillement des habitants d’entre les
mers. Brel ne se repose pas ; il s’épuise. Pourtant, si l’on
interprète bien souvent cette course effrénée
comme un élan désespéré vers le néant
et une fuite suicidaire, j’y vois un symbole même de force
et de vitalité, le moteur existentiel de Brel depuis son
enfance et jusqu’à sa mort : l’incapacité de s’arrêter,
de se finir, d’aboutir, de se réaliser - bref, une impossibilité
élémentaire à être.
En effet, comme nous l’avons vu, Brel ne parvenait
pas à se reconnaître pleinement dans ce qui l’entourait
(que ce soit parmi sa famille, ses concitoyens, sa culture, dans
la femme, la foi ou la société) ; et cette indécision
le plongeait dans un perpétuel état de défaillance,
de faille : il s’était enclos dans un cercle vicieux à
forme d’éternel retour. Tout, à chaque instant, méritait
l’intérêt de Brel et qu’il s’y arrête pour en
prendre pleinement conscience. Mais, dévoré par cette
sensation et cette intuition que le monde n’est qu’évanescence
et que tout nous échappe sans cesse, qu’entre chaque claquement
de seconde tout se perd et tout se re-crée, Brel doit goûter
intensément chaque fraction de vie qui s’échappe.
Paradoxalement, c’est donc son inaptitude au bonheur facile et son
incapacité à jouir bêtement du sort sans se
poser de questions, qui préserve sa conscience et rend, en
quelque sorte, Brel plus vivant que bien des hommes... Parce qu’en
se cherchant indéfiniment, Brel est sans entrave, sans barrière,
sans oeillère. Il est obligé de se recréer
à chaque instant, de recréer en permanence son rapport
au monde et aux autres. Et c’est cela qui fait son extraordinaire
fraîcheur et sa fabuleuse mobilité d’esprit.
Suivant son instinct de survie, Brel brûle
ses dernières heures, ses derniers mois et profite au maximum
de l’île et de Maddly. Plutôt que de rentrer en France
tous les six mois, comme il est de mise dans ces longues maladies
afin d’en contrôler et d’en freiner, tant que possible, l’inexorable
évolution, Brel la laisse grignoter en lui et s’insinuer
dans ses entrailles sans plus d’espoir de rémission... Mais
lorsqu’il s’en revient, en 1977, c’est avec de nouvelles chansons,
plus sombres que jamais, se rapportant presque toutes à son
état de santé et à sa mort prochaine, fût-ce
de manière discrète (cf. : La ville s’endormait :
« Mais on ne m’attend point / Je sais depuis déjà
/ Que l’on meurt de hasard / En allongeant le pas » ou Orly
: « La voilà sans lumière / La porte est refermée
/ ... »). Son dernier album, produit par Barclay et fortement
médiatisé, s’arrache comme des petits pains... Il
est simplement intitulé « BREL ». Lequel, le
9 octobre 1978, s’éteint à l’Hôpital franco-musulman
de Bobigny en Seine-Saint-Denis. Il a 49 ans - embolie pulmonaire.
De son vivant et après sa mort, de nombreux
artistes, francophones ou anglo-saxons, ont rendu hommage à
l’oeuvre de Brel, reprenant ses chansons et, plus notamment, Ne
me quitte pas et Amsterdam. Pour ne citer que quelques uns de ses
illustres interprètes, notons Juliette Gréco, Barbara,
Isabelle Aubret, Serge Lama, Johnny Hallyday, Patrick Bruel, Céline
Dion, Nina Simone, Ray Charles, Franck Sinatra, Tom Jones, Shirley
Bassay, Joan Baez, David Bowie,... A considérer également,
les textes spécialement écrits pour Gréco (Vieille
et Je suis bien), Sacha Diestel (Les crocodiles), Charles Dumont
(Je m’en remets à toi) et Mireille Matthieu (Hé m’man).
Les mélodies de Brel ont fait le tour du monde et l’on entonne
Les vieux amants comme une chanson du Troisième Millénaire...
Car Brel et son grain de voix, incomparable et irremplaçable,
traversent l’espace, le temps et les générations sans
prendre l’ombre d’une ride. Plus proche finalement de l’esprit ‘Mélodie
française’ (Debussy, Fauré, Ravel,...) que de la pure
tradition chansonnière, toujours badine, légère,
et - avouons-le - sans intérêt, bien que charmante,
Brel se dégage et se détache du monde de la chanson
au point que l’on se demande s’il est un quelconque rapport entre
Brel et les autres chanteurs et chansonniers francophones, le précédant
ou lui succédant ?...
Brel n’est pas mort ; six pieds sous terre, il chante
encore, il espère encore, il frère encore, et je l’aime
encore... (Cf. Jojo).
Virginie.B