RAY BARRETTO
Accompagné de son sextet.
Festival des Nuits du Sud de Vence (Alpes-Maritimes), le 15
août 2002.
Le présentateur prend le micro : « Extraordinaire.
Quoi dire de plus au sujet de Ray Barretto ? Sa musique vaut plus
que tous les longs discours. Laissez-moi vous présenter le
plus grand percussionniste de tous les temps : Raïïïïï
Barrrrrèto ! ! ! ! ! ».
Mais revenons quelques années en arrière.
Ray Barretto, d’origine Portoricaine, est né en 1929 dans
le quartier de Brooklyn à New-York.
Il tombe amoureux de la musique en écoutant les orchestres
de l’époque à la radio. A la fin de son service militaire
en Europe, il poursuit son initiation dans les jazz clubs du continent.
De retour à Big Apple à 18 ans, il achète des
bongos et aborde les percussions en autodidacte.
Il « jamme » énormément avec tous les
grands noms des années 50 (Byrd, Roach, Gillespie, Parker…),
puis devient professionnel en 1954.
Ensuite, tout s’enchaîne très vite : il enregistre
beaucoup, se fait connaître puis fonde son propre groupe.
Véritable pionner du métissage jazzistique, son
apport est indéniable dans la naissance de la première
fusion que ce courant est connu : le latin jazz.
Un melting-pot culturel et musical dont Ray Barretto est, et
restera, la figure emblématique.
Pour cette soirée du festival des nuits du sud, à
Vence (Alpes-Maritimes), Ray Barretto se produisit en moyenne formation
: batterie, basse électroacoustique, piano, trompette, saxophone
ténor et percussions, évidemment.
Son stand percu, épuré, était constitué
de quatre congas seulement, bien qu’à la pluralité
des sons qu’il pouvait en sortir, on eût l’impression qu’il
y en avait le double.
Le concert débuta tout en finesse sur un thème
très doux, plus une introduction à la soirée
qu’un morceau à part entière, mettant l’eau à
la bouche de tout le monde.
Ensuite, après une grosse colère de Ray Barretto
contre les ingénieurs du son (on n’entendait pas son instrument
; assez gênant, non ?), on ne put qu’apprécier son
style si caractéristique.
Un swing fluide et élastique, entraînant, simple
(tout du moins en apparence), d’une finesse et d’une technicité
incroyables : un toucher hors norme !
Les effets innombrables utilisés confèrent à
chaque frappe un son différent de la précédente.
Les accentuations et nuances d’intensité sont le cœur de
cette musique qui bat au rythme du latino et du jazz, les deux styles
se confondant en un seul, celui de notre hôte, le précurseur
du latin-jazz.
Les chorus et moments chauds sont ponctués des cris de
Ray Barretto qui soutient l’orchestre aussi bien par son instrument
que par son charisme. Pour preuve, sa présence en superviseur
derrière son batteur lors d’un des breaks de son poulain.
Il se permet même de chanter sur quelques thèmes,
d’une voix enrouée et pas toujours très précise,
mais dont l’amour et la chaleur collent tellement bien avec le genre
que leur justesse devient alors accessoire.
Ce qui nous frappe (c’est le terme
!) chez les percussions de ce septuagénaire, c’est leur grand
sens mélodique : nous l’avons même surpris en train
de chanter les notes qu’il improvisait, à l’instar de certains
guitaristes, pianistes ou bassistes.
Mais cette débauche de
virtuosité ne doit pas nous faire occulter un concert décevant
sur plusieurs points.
Tout d’abord, il faut savoir que
les Nuits de Sud est une jeune manifestation qui doit prendre ses
marques, s’affirmer et progresser si elle veut assumer son rôle
de festival majeur de musiques du monde.
En effet, mis à part le
fait que la sono fût d’une qualité plus que contestable,
nous pouvons affirmer que son caractère familial joue en
sa défaveur en drainant un public presque irrespectueux de
par son ignorance et dont la passion de la danse salsa semble plus
l’animer que celui de la musique. La motivation est louable et tout
à fait défendable, mais peut-être les organisateurs
dudit festival devraient plancher sur un « off » qui
satisfasse les foules, conjugué à quelques concerts
d’artistes renommés plus intimistes, et plus en adéquation
avec le site des spectacles…
De plus, et surtout, il faut admettre
que les musiciens entourant Ray Barretto n’étaient pas vraiment
à la hauteur du maître, n’arrivant à aucun moment
à affirmer un style ou créer une homogénéité
qui aurait été la bienvenue.
Le caractère très
jazz mais rythmé latino n’a pas été pour arranger
les choses, les accompagnateurs ne semblant pas avoir les mêmes
dons que leur leader pour unifier les genres.
Seul le pianiste Luis Perdomo,
dont nous retiendrons le nom, tira quelque peu son épingle
du jeu : une griffe très personnelle, ensoleillée
et inspirée, s’accordant fort bien avec celle de Barretto.
Cependant, toutes ces ombres au
tableau disparurent sous le rayon de soleil que nous apporta le
dernier morceau, « Lady be good », standard de Duke
Ellington. Le groupe entier vola la vedette à Ray Barretto
et laissa entrevoir une unité et une fraîcheur que
nous n’espérions déjà plus entendre. Le percussionniste
s’essaya même au scat, version Ella Fitzgerald, avant d’offrir
à chaque musicien un chorus d’au revoir.
Le rappel, apparemment prévu,
fût de la même verve, sur une composition de Ray Barretto,
la première du concert. Nous avons alors retrouvé
la touche du musicien et compositeur d’exception qu’il est, regrettant
simplement que tout se finisse là où ça aurait
dû commencer. Il faut dire afin de ne pas trop accabler ce
grand monsieur, qu’il a l’habitude depuis quelques années
de tourner en grandes formations ; celle de ce soir ne devait pas
être encore bien rodée.
En fait, si le concert fût,
je le répète, assez décevant, nous repartîmes
avec les deux derniers morceaux et le jeu de Ray Barretto en tête,
dans le but de relativiser une prestation qui fût tout de
même impressionnante, à défaut d’avoir soulevée
les foules.
Néanmoins, Ray Barretto
restera toujours Ray Barretto, et ce concert aura renforcé
notre volonté de l’entendre en grande formation, ou sur son
prochain album qui sera, à n’en pas douter, extraordinaire,
comme d’habitude.