Arena : "Contagion"
(Verglas / Musea)
L’un des groupes phares du rock progressif
délivre un album sombre, puissant et mélodique. Arena
a dévoilé les dessous de ses intentions joliment maîtrisées
à Amb. Entretien et chronique.
Oubliez les structures habituelles couplet-refrain.
Arena vous emmène dans un univers musical qui ressemble à
un voyage, à un conte. Le quintet affirme sa personnalité
et propose une œuvre aboutie, ciselée. Contagion est
propice à la découverte du genre, pour qui n’est pas
familier du progressif et de ses passages instrumentaux, pour le
simple amateur de belles chansons rock ou le fan de métal
en manque de caresses.
La musique du groupe repose sur les fondations
traditionnelles du genre, issues des 70’s (Genesis, entre autres),
pour les amener vers quelque chose de plus contemporain. «C’est
une description acceptable, estiment les anglais, dans l’interview
qu’il ont accordé à Amb. Nous suivons toujours
ce qui se passe autour de nous et nous essayons d’en incorporer
les meilleurs éléments à ce que nous faisons.»
D’où l’étiquette néo-progressive
souvent accolée à Arena. «Nous avons le sentiment
d’appartenir à un genre, mais pas forcément d’être
proches, artistiquement parlant, de certaines formations en particulier.
Je suppose que nous nous rapprochons plus des groupes qui ont émergé
durant les années 80, comme Pendragon, Marillion, IQ ou encore
Pallas… pour des raisons évidentes ! (NDR : le claviériste
Clive Nolan vient de Pendragon et le batteur, Mick Pointer, de Marillion).»
Solitude, mort, désillusion : les sentiments
distillés par Contagion donnent un album plutôt
grave et obscur, agressif, un mariage d’une grande beauté,
avec l’antonymie d’un dernier titre porteur d’espoir. «L’album
s’est simplement avéré être ainsi au final.
Pour nous, c’est juste une étape dans le voyage d’Arena»,
explique le groupe.
On est aussi frappé par l’homogénéité
de l’ensemble. Arena a-t-il atteint une plus grande unité,
ou a-t-il voulu montrer une autre facette de sa personnalité
? «Nous essayons que chacun de nos albums représente
une progression. De nouveaux éléments, de nouvelles
approches figurent sur Contagion, dont nous sommes très
contents… Par exemple, la basse est beaucoup mieux mise en avant.»
Casser les règles
Cependant, quand on l’interroge sur ses principaux
défaut et qualité, cette question de l’unité
ressurgit : «Un de nos plus gros problème a été
les nombreux changements de line-up dans le passé. Et peut-être
la plus grande qualité du moment est-elle le line-up. Nous
avons enregistré deux albums de suite avec le même…
C’est déjà pas mal !!»
Cela se sent. Mais la connivence entre les musiciens
ne saurait faire tout. Son approche musicale permet à Arena
de sortir des sentiers battus, sans tomber dans l’œuvre ésotérique.
«Pour nous, tout commence avec un morceau. Tout le reste
s’ensuit. Les atmosphères et les ambiances sont la conséquence
de l’ambiance de la chanson. C’est un processus organique.»
L’utilisation des instruments est aussi parfois
prise à rebrousse-poils. La plupart des groupes se servent
des guitares pour suggérer l’agressivité et des claviers
pour calmer le jeu. Un schéma que refuse Arena. «On
peut avoir une approche assez agressive des claviers. Nous essayons
de casser ce genre de règles.»
Aussi Contagion ne se laisse-t-il pas
apprivoiser tout de suite. Même s’il contient assez d’éléments
qui permettent de ne pas se retrouver perdu au premier abord, et
de continuer à le découvrir au fil des écoutes.
«En fait, nous estimons que cet album est un parfait exemple
de cela, affirment ses concepteurs. Contagion peut
s’écouter à de nombreux niveaux.»
Quel en est le thème? «Le concept
traite d’une certaine façon d’un virus très contagieux…
Seulement, il ne s’agit pas d’un virus "physique" mais
"mental". C’est l’histoire d’un homme qui
passe sa vie à essayer d’effacer la catastrophe qu’il a provoquée
à son corps défendant. C’est une quête de rédemption
et de paix spirituelle.»
« Une équipe gagnante »
Clive Nolan (clavier) et John Mitchell (guitare)
se sont occupés de la production. Elle souligne la complémentarité
des musiciens, tout en laissant à chacun la place de s’exprimer.
Pas facile, reconnaissent-ils… «Nous faisons habituellement
appel à quelqu’un d’extérieur pour avoir un point
de vue différent, avec des oreilles vierges. Il se trouve
juste que, cette fois, ça ne s’est pas passé ainsi.
Toutefois, nous sommes tombés sur une équipe gagnante,
parce que le résultat est éclatant !»
On ne manquera pas, au passage, d’admirer le
livret. Sur la pochette, un ciel brûlant rejoint par flammèches
une terre mystérieuse, qu’arpente un personnage solitaire
dans des brumes tourbillonnantes. Qui est l’artiste ? «Un
type qui s’appelle David Wyatt. Il conçoit surtout des couvertures
de livres mais il était enthousiasmé par ce projet.
Cette fois, il avait la possibilité de développer
des idées avec plus qu’une seule image.»
Arena va maintenant partir sur la route. «Nous
espérons ratisser une bonne partie de l’Europe. Il y aura
au moins deux dates en France : le festival de Sarlat le 29 mars
et un concert au Trabendo, à Paris, le 29 avril. Nous devons
également sortir un EP, qui viendra parachever le monde de
Contagion. Si tout va bien, il y aura aussi un DVD, un peu
plus tard cette année. Après ça, nous devrons
écrire le prochaine album…(prévu pour 2005).
Nous aurons de quoi nous occuper !»
Contagion : la chronique
L’album démarre sur un titre irrésistible,
Witch Hunt. Un brouhaha de voix, quelques sons tripatouillés
introduisent une rythmique heavy. On pense un instant à Paradise
Lost. Les qualités intrinsèques du groupe sont affirmées
dès ce premier morceau : guitares et clavier (ce dernier
parfois Pink Floydiens, époque The Final Cut / The Wall)
se renvoient la balle sans faiblir, enchaînant solos et contrastes.
Le sens mélodique des compositions n’est
jamais pris en défaut. La voix, typique du progressif, à
tendance lyrico-pop, conjugue avec efficacité mélodie
et agressivité. Rob Sowden en joue comme d’un instrument.
Il ne se contente pas de pousser ses cordes vocales lors des refrains,
facilement mémorisables. Les paroles sont rarement joyeuses
mais toujours imagées, expressives.
Une ambiance introspective, plus ténébreuse
encore lors d’une écoute au casque, se dégage tout
au long de l’album. Arena a éteint la lumière et nous
montre son côté sombre. Ainsi sur Painted Man
(allusion à L’Homme Illustré de Ray Bradbury
?), qui débute sur un duo guitare/batterie, bientôt
soutenu par les chœurs. Très construit, comme tous les titres,
Painted Man offre de belles montées, qui parviennent
à conserver l’intensité. L’oreille accroche toujours
sur une mélodie à suivre, y compris durant les solos,
limpides.
La musique d’Arena cherche un équilibre
entre les développements instrumentaux et l’accessibilité,
en donnant la priorité à la chanson sur la démonstration
technique. Les passages sans chant ne tombent ainsi pas dans la
démesure.
Trop d’équilibre ?
L’instrumental This way madness lies est
basé sur une succession d’accords de guitare, avant un solo
de clavier, mis en valeur par un arrière plan très
présent (basse / batterie). Ce dialogue guitare/clavier donne
la sensation de se laisser glisser sur une longue vague qui n’en
finit pas de venir lécher le sable
Malgré tout, Arena aime bien cacher, ci
et là, une touche de guitare bizarroïde, un son qui
paraît enregistré dans un sous-marin. On plonge vraiment
en plein prog’… mais pas trop. On frise parfois, un court instant,
la pop (dans le travail voix/clavier notamment)… mais pour lorgner
plus souvent vers le heavy. Ou -c’est ce qui signe l’efficacité
de la formule- on fait batailler les deux.
C’est un peu L’Ecole des Fans : le chanteur est
excellent ; le guitariste est excellent ; le bassiste (Ian Salmon)
est excellent ; le claviériste est excellent ; le batteur
est excellent. Bref, comme disait Jacques Martin, ils ont tous gagné.
Et avec une telle équipe, on obtiendrait difficilement le
backing-band de David & Jonathan.
Mais cette force indéniable est aussi,
en un sens, la faiblesse d’Arena. Tout cela est très bien
bâti, maîtrisé, joué, inventif qui plus
est, longuement poli… sans pour autant partir voguer au loin de
son style d’attache. Arena trouve avec Contagion sa façon
propre de bourlinguer sur la mer houleuse du néo prog’-rock
: pondérée, basée sur l’équilibre. On
notera, par exemple, qu’à aucun moment un morceau ne s’emballe.
De même, lors des passages instrumentaux, jamais un musicien
ne joue sans l’accompagnement d’un confrère.
Ecoutez Skin Game : alternent de très
bons épisodes calmes et d’autres plus enlevés, avec
une progression du chant poussée par la guitare. Soudain
sèche, avec une voix plus prononcée. En dépit
de ce jeu sur les contrastes, on voudrait que le groupe se lâche
un peu plus. Mais peut-être cette retenue est-elle volontaire,
afin de ne pas trahir les ambiances que supposent le concept de
départ ?
Un contrepoint à la mélancolie
On retrouve ce même synthétisme
dans Salamander. Légèreté du clavier
qui égrène ses notes, tandis que voix et guitare se
montrent plus abrasives. Le tout suivi d’un refrain imparable, où
la succession d’intonations donne aux mots leur hauteur et les accompagne
dans leur envol.
Mais d’où vient cette impression que les
parties instrumentales pourraient être interchangeables entre
les morceaux - sans renier leurs qualités ? Est-ce à
cause de cette clarté comme perçue du fond d’un puit,
qui vient toujours en contrepoint de la mélancolie ? Le second
instrumental, Riding the tide, est même le seul morceau
qui semble presque dispensable, sans personnalité.
Quant à Mea Culpa, il atteint un
véritable paradoxe. Le morceau part avec le son d’un vieux
vinyle copié sur cassette. Mais quand ce petit jeu prend
fin, et que l’on retrouve la plénitude de la qualité
numérique, on y perd presque en émotion.
Bitter Harvest prouve en tous cas que
le jour où Arena se mettra en tête de composer une
véritable ballade, Rob Sowden sera promis à une gloire
intersidérale. Il glisse même un léger accent
folk dans Cutting the cards - encore un titre qui débute
"moderato" avant que la guitare s’en empare. Et encore
un refrain qui a du mal à vous lâcher.
Enfin, Ascension clôt l’album et
déchire le voile. Contagion se termine sur une libération,
l’espoir, le retour à la lumière. Et le sentiment
d’avoir côtoyé un esprit torturé jusqu’à
sa renaissance.
Site officiel : www.verglas.com/ArenaWorld/arenaworld.html
Merci à Musea …
Fabien M. (avec la complicité de Patrice
B.)